Si l'on s'interroge sur les raisons de cette divergence, les raisons liées à la commodité d'emploi apparaissent comme un facteur déterminant. C'est vraisemblablement parce que l'outil photographique est le loisir le plus facile à mettre en oeuvre et le plus rapide à exploiter qu'il conserve cette forte présence sur le terrain des pratiques créatives personnelles.

Ce critère vaut tout particulièrement si l'on considère que la vidéo est tributaire d'un travail de post-production, lui-même lié aux modèles culturels hérités de la production professionnelle. Toutefois, il convient de noter que la question du montage, qui paraissait autrefois liée de façon consubstantielle aux pratiques de l'image animée, se modifie considérablement si l'on prend en compte la réalité des usages privés que les plates-formes ont rendu accessibles. Ce qu'on peut y observer, pour les productions originales, est au contraire un abandon des ressources du montage, y compris dans des cas aussi élémentaires que l'ajout d'un banc-titre ou la substitution d'une bande-son. Alors que le recours au montage paraît réservé à une petite minorité d'usagers experts, la majorité des contenus vidéo originaux sur les plates-formes relève de ce qu'on a appelé la "photo longue", autrement dit une séquence unique non montée en son direct, correspondant au modèle d'une prise de vue photographique immédiatement prête à l'emploi.

La commodité n'est toutefois pas le seul critère. Difficile à évaluer, la question de la qualité d'image joue probablement un rôle non négligeable dans la répartition des usages. Dans le contexte d'aujourd'hui, la version accessible en ligne d'une photographie présente un aspect visuel plus satisfaisant que celui d'une vidéo dégradée par la compression qu'impose le téléchargement. Ces éléments sont appelés à évoluer dans un futur proche, avec le développement de la haute définition et du très haut débit, et l'on pourra alors observer si ces facteurs modifient les pratiques. Pour l'instant, la mauvaise qualité de la vidéo en ligne paraît un handicap susceptible de limiter, sinon la diffusion de l'enregistrement familial, du moins celle des contenus créatifs les plus ambitieux.

Connue pour favoriser la production créative, avec notamment son célèbre algorithme appelé interestingness, la plate-forme Flickr a soumis l'introduction de la vidéo à une contrainte drastique: une durée limitée à 90 secondes. Compensée par une compression moindre que sur les services concurrents, cette contrainte devait restreindre le penchant constaté pour l'archive. Autant qu'on puisse en juger, la décision controversée de la plate-forme n'a pas entraîné de raz-de-marée. Sur les quelque 77 millions d'images téléchargées depuis le 9 avril 2008, une recherche avancée ne détecte qu'environ 30.000 vidéos portant ce tag – un chiffre équivalent au nombre de membres du groupe "We Say NO to Videos on Flickr". Même s'il faut probablement multiplier cette valeur par trois ou quatre, la proportion, confirmée par quelques sondages par observation directe des dernières images mises en ligne, reste de l'ordre de 1 à 2 pour mille.

Au sein de ce corpus, un examen rapide ne permet de retrouver que peu de vidéos créatives, du genre de celles qui avaient été mises en avant à titre de modèle par la plate-forme au lancement de la fonctionnalité. A part quelques effets élémentaires (notamment l'accéléré, peut-être encouragé par la limite temporelle), là encore, le recours au montage reste l'exception. Sur le plan visuel, le principal apport de la vidéo semble se borner à la figure du panoramique, ce qui confirme le caractère généralement sommaire de la maîtrise de l'image animée. Plus pertinent semble l'appoint de la dimension sonore.

En revanche, l'iconographie familiale, qui a depuis longtemps ses lettres de noblesse sur le site, trouve là une extension bienvenue. Dans ce cas, il s'agit souvent de séquences d'une poignée de secondes, qui reproduisent strictement les conditions d'une prise de vue photographique. On pourrait penser qu'exécutées avec le même outil, image fixe ou animée se superposent dans une sorte de continuum aux limites indécises. Tel n'est pourtant pas tout à fait le cas. Comme on pourra le vérifier sur nombre de ces vues, il s'agit bel et bien de l'application des règles photographiques à l'espace de la vidéo.

Rassemblée selon la norme du groupe frontal pour la prise de vue, telle famille patiente ainsi durant quelques secondes, le temps de l'enregistrement. Les véritables "photos longues" apparaissent alors comme autant d'"occasions photographiques" transportées par erreur dans l'univers de l'image animée. Dans certains cas, on a l'équivalent d'un making-of: la vidéo donne à voir ce qui se passe pendant l'opération photographique, l'avant et l'après que l'image unique aurait effacé. On distingue alors clairement les phases et le caractère contraint de la pose. Cet exercice de juxtaposition n'est pourtant jamais sans reste ni sans risque. Laisser le doigt un peu trop longtemps sur le bouton peut amener un changement de sujet.

Même si le bilan peut paraître maigre en matière créative, les caractéristiques de l'environnement Flickr ont bel et bien opéré une sélection en faveur d'une production vidéo originale. L'échantillon disponible paraît d'ores et déjà très différent de celui proposé sur Youtube. Non que l'archive en soit totalement exclue, mais même dans ce cas, celle-ci prend une tournure plus personnelle.

Mais le caractère véritablement inédit du laboratoire ouvert par la plate-forme repose dans la continuité de dispositif qu'elle instaure entre photo et vidéo, dont les contenus sont traités de la même manière (mis à part la présentation des données techniques Exif, malheureusement absentes des séquences). Plusieurs vidéos ont ainsi accédé à l'Explore – le tableau d'honneur des images sélectionnées par l'interestingness. La rencontre dans un seul et même espace de deux formes que l'histoire avait séparé produira-t-elle d'autres effets de rapprochement des usages? L'observation se poursuit.