Comme Henri Cartier-Bresson, Caron a le goût des compositions géométriques, qu'il est habile à isoler en un instant. Cette esthétique issue du constructivisme est adoucie par les leçons de la photographie humaniste, qui donne le premier rôle à la présence et à l'expression humaine. À cette rencontre des deux traditions qui marque la photographie de sa génération, Caron ajoute l'élan que confèrent les avancées de la technique, qui permettent de mieux contrôler l'image du mouvement. Son style est soutenu par des noirs charbonneux qui envahissent l'image et lui confèrent une grande puissance graphique. La photographie de Caron représente la synthèse et l'apogée d'une esthétique née à la fin des années 1920, appuyée sur le noir et blanc et le petit format. Son application au reportage de guerre produit des images à la fois mystérieuses et lisibles, au pouvoir d'évocation alors inégalé.

Gilles Caron revient du Biafra lorsque débute mai 1968. Les premiers jours de mai sont marqués par plusieurs manifestations violentes contre les forces de l'ordre: jets de pavés et barricades au quartier latin. Pourtant, ces incidents localisés ne sont pas encore pris au sérieux par les autorités. Les deux plus célèbres images du photographe, celle de Daniel Cohn-Bendit narguant un CRS et celle d'un manifestant poursuivi qui trébuche datent du 6 mai. Avant même la grande manifestation parisienne du 13 mai, qui met un million de personnes sur le pavé, Gilles Caron a commencé à photographier les événements comme une nouvelle guerre.

Dans une France où la télévision n'est pas encore un média de masse, ce sont les quotidiens et les magazines qui construisent l'image de l'actualité. Soutenues par la machine Gamma, les photographies de Caron, l'un des professionnels les plus actifs pendant la durée des troubles, sont plébiscitées par les journaux. Selon Hubert Henrotte, «70 % des publications dans la presse seront signées de lui.» Pour la réception immédiate comme pour la mémoire ultérieure de l'événement, l'image de mai 1968 restera largement tributaire du lyrisme dramatique de Caron. Deux ans plus tard, le photographe disparaît au Cambodge. Venant interrompre une carrière fulgurante, sa mort fige son oeuvre dans l'admiration et le souvenir.

Illustration: 47, rue du Vieux-Colombier, Paris, 6 mai 1968, photographie de Gilles Caron, © Contact Press Images.

Extrait de l'ouvrage: La Fabrique des images contemporaines, textes de Christian Delage, Vincent Guigueno et André Gunthert, éditions du Cercle d'art, 192 p., 101 ill. coul., 45 €, ISBN: 978-2-7022-0840-3 (publié avec l'autorisation des éditions du Cercle d'art).