Actualités de la Recherche en histoire visuelle

 

Justice expéditif (Stress)

Début mai 2008, le groupe Justice met en ligne sur les plateformes YouTube et Dailymotion son dernier clip, illustrant le morceau Stress. Réalisé par Romain-Gavras, du collectif Kourtrajmé, le film, très attendu, scandalise et devient un hit en quelques jours, alimentant forums et échanges nerveux. La presse nationale relaie le buzz (Le Monde, Libé). (...) Et comme souvent au cinéma ou à la télévision, cette étude, ce travail descriptif passent par la violence, une dramatisation ou une tension. Pour le dire d’une formule, Stress est une analyse iconographique des figures contemporaines de la transgression et de l’insoutenable social.

Par Aka, L'oBservatoire, 17/05/2008.
Lire la suite...

Un sourire qui en dit long

Encore un billet passionnant sur le blog d'Errol Morris, qui a déjà suscité 412 commentaires en dix jours. Dans le cadre d'un documentaire qu'il a réalisé sur les photos d'Abou Ghraib ("Standard Operating Procedure", 2008), le cinéaste s'est longuement penché sur le personnage de Sabrina Harman, l'une des gardiennes de la prison irakienne. Chacun se souvient du choc des visages souriants des tortionnaires, qui posaient le pouce levé à côté des prisonniers – l'un des traits les plus commentés de ces images, sur le mode de la condamnation morale.

Mais que signifie exactement un sourire sur une photo? A Errol Morris, Sabrina Harman affirme aujourd'hui avoir réalisé ces images avec l'idée de documenter ce qui lui apparaissait comme des mauvais traitements. Une déclaration qui n'aurait guère de valeur si elle n'était étayée par des courriers de l'époque («I took more pictures now to "record" what is going on», lettre du 20 octobre 2003, citée par Le New Yorker). Comment expliquer la contradiction apparente entre cette intention et la mine réjouie qu'elle arbore sur les photos? A Morris, la jeune femme explique qu'il s'agit d'une attitude stéréotypée provoquée par la situation de pose. Le cinéaste sollicite alors l'expertise du psychologue Paul Ekman, spécialiste de l'interprétation des expressions faciales qui, appuyé sur les expériences de Duchenne de Boulogne, identifie dans la mimique de Harman les caractéristiques du "sourire social" – une expression forcée qui ne traduit aucune gaieté réelle.

A partir de ces éléments, Morris décrit la réaction à la photo de Harman comme une imputation basée sur un réflexe social. La rencontre du stéréotype photographique (le "say cheese smile") avec une situation hors normes provoque un sentiment de scandale. «Instead of asking: Who is that man? Who killed him? The question becomes: Why is this woman smiling? (...) And even if she is not guilty, she stands in (in the viewer’s imagination) for those who are. (...) Harman didn’t murder al-Jamadi. She provides evidence of a crime, evidence that this was no heart attack victim. (...) It is now our job to make sure that her photographs are used to prosecute the people truly responsible for al-Jamadi’s death.» (“Plutôt que de se demander: qui est cet homme? qui l'a tué? la question devient: pourquoi cette femme sourit-elle? (...) Et même si elle n'est pas coupable, elle vaut (dans l'imagination du spectateur) pour ceux qui le sont. (...) Ce n'est pas Harman qui a tué Al-Jamadi. Elle a fourni des preuves du crime, des preuves qu'il n'avait pas été victime d'une crise cardiaque. (...) Notre travail est maintenant de nous assurer que ses photographies sont utilisées pour poursuivre les vrais responsables de la mort d'Al-Jamadi”).

Illustrations: 1) Photographie de Sabrina Harman par Charles A. Graner, prison d'Abou Ghraib, 4 novembre 2003. 2) Duchenne de Boulogne stimulant à l'aide d'électrodes les muscles du visage d'un sujet atteint de paralysie faciale, ''Mécanisme de la physionomie humaine, ou Analyse électro-physiologique de l'expression des passions applicable à la pratique des arts plastiques", Bailliere, 1862.

La propagande qui se lêve tôt

Après moins de trois mois d'éclipse relative, France 2 nous faisait assister hier au retour en fanfare de la propagande à la papa. Rapidement repérée par Arrêt sur images, la séquence de la visite à Rungis aura été multidiffusée dès Télématin, puis dans les éditions successives du JT. Rien n'a changé depuis Zucca: l'image est en couleurs, les sourires satisfaits et toutes les conventions en poutres apparentes. Du nanan pour les journalistes, à qui ça n'a pas demandé trop d'efforts pour décoder le message du président-et-madame-à-la-rencontre-de-la-France-qui-se-lève-tôt.

Tout aussi caricaturale que sa politique, la communication de Sarkozy décourage l'analyse. Sauf à relever comme sa principale caractéristique un incroyable culot pour enfiler les perles, enfoncer les portes ouvertes et cultiver le cliché. Chirac a définitivement trouvé son maître et Rungis effacé le salon de l'agriculture. Si l'on met de côté l'hypothèse d'avoir voulu fournir aux enfants des écoles une illustration frappante de la notion de populisme, ne reste pour comprendre cette allégorie que la panique du service public face à la perspective de l'effondrement de son financement.

Ajoutons que se précise, séquence après séquence, la fonction de Carla dans le rôle de la jolie fille qu'on exhibe. La familiarité du camelot est désormais le répertoire favori de l'hôte de l'Elysée. A cette pose, il est facile de prédire le destin de fictions analogues. Mais elle confirme l'utilité d'avoir épousé une image.

L'EHESS chatte sur Agoravox

Au moment où l'EHESS teste son nouveau site web, saluons l'intervention sur Agoravox de Pap Ndiaye, maître de conférences à l'Ecole. A l'occasion de la parution de La Condition noire. Essai sur une minorité française (Calmann-Lévy), l'historien met en ligne deux extraits significatifs de l'ouvrage et invite à un chat sur cette même plate-forme aujourd'hui à 17h30. Une manière de présenter une enquête savante plus en phase avec l'actualité du sujet que le rituel compte rendu dans les Annales, qu'on lira d'ici un an ou deux.

Indiana Jones 4 ou le cinéma archéologue

image Quand il apparaît, vers la cinquième minute du film, on se dit qu'il y a quelque chose qui cloche. Est-ce la VF? Ou l'impression de voir enfin quelle tête aurait eu Tintin à 77 ans? Il faut dire que l'empreinte de Vol 714 pour Sydney (Hergé, 1968) sur le scénario est visible. Mais qui se soucie du scénario? Le cinéma du début du XXIe siècle a tout de l'opéra du XIXe: un terrain pour variations virtuoses sur la trame de vieilles histoires venues d'ailleurs, emballées dans le feu d'artifice de machines ébouriffantes, sur une musique pompeuse.

Pour son public de gourmets repus, Spielberg a concocté un menu savant, qui est comme la version viennoise du hamburger: jamais rien de trop, pourvu qu'il y ait la crème et le beurre. Un gigantesque mashup, qui empile citations et remixes, s'ouvre sur un clin d'oeil à Duel, se poursuit par une parodie d'Atomic Café et se referme sur une évocation de Rencontres du troisième type – après avoir exhumé E.T. et cannibalisé Alien. On est un peu déçu de ne pas apercevoir le requin des Dents de la mer ni le T Rex de Jurassic Park.

Cette fringale n'a pourtant rien d'une coquetterie. Derrière elle s'abrite la dynamique même du film qui porte le nom du héros archéologue. En découvrant les entrepôts des extra-terrestres débordant de vestiges, celui-ci nous livre une nouvelle clé de l'imaginaire spielbergien. «Ils sont archéologues!», s'exclame-t-il avec stupéfaction. Certes, depuis le premier opus de la série, nous savons que la discipline du professeur Jones n'a rien d'une archéologie de la collecte. Le pire destructeur des trésors les plus rares, qui ne découvre le tombeau d'un croisé que pour s'en servir de bouclier contre le feu, perpétue ici son oeuvre d'anéantissement jubilatoire et systématique des traces du passé.

«Le vrai trésor, c'est le savoir», déclare le héros, non sans logique, lorsque s'achèvent ces ravages. Et qu'est-ce que le savoir? Comme le montre la mort de l'espionne russe – qui finit les yeux brulés d'avoir voulu trop connaître –, le savoir, c'est évidemment le cinéma. Une archéologie du plaisir, un savoir qui se consume dans le visuel et des aliens amateurs d'art: on comprend que c'est tout le cinéma de Spielberg – c'est à dire, peu ou prou, tout le cinéma – qui est ici entreposé en caisses, attendant qu'on le redécouvre.

Si l'horizon du cinéma est l'archéologie, c'est que le cinéma est vieux. Tel est le message qui clôt le film, avec l'étonnant mariage à retardement des protagonistes des Aventuriers de l'arche perdue, désormais sexagénaires. Quelque chose des Desperate Housewives, mélange de nostalgie guillerette et d'impression de rendez-vous manqué. C'est là qu'on comprend ce décalage étrange qui nous a poursuivi tout au long du film. Le temps a passé, le cinéma est derrière nous. Et il nous faut un sacré coup de fouet pour rouvrir les yeux.

Est-ce qu'un dinosaure ressemble à un dauphin?

Les lecteurs assidus de ce blog savent que celui-ci ne rate pas une occasion de s'interroger sur l'existence des dinosaures. Ou plutôt: sur la familiarité que créée leur existence en images, qui finit par remplacer leur absence. Je ne suis pas clair? Pas grave, j'ai un autre exemple sous la main. L'autre jour, en allant accompagner les mômes dans un de ces parcs dont je tairai le nom, je me retrouve faute de mieux à chercher à échapper au soleil devant un bal de dauphins. De ces animaux impressionnants, j'observe la masse et le grain de peau sous l'eau qui ruisselle. Jusqu'à ce que je ne sais quel Jiminy Cricket me souffle à l'oreille: dis donc, vieux, ce ne serait pas le premier que tu vois en vrai? Et pour être tout à fait franc, oui, j'ai un gros doute, mais en même temps, pas moyen d'être sûr... Je suis de la génération qui a mangé du Flipper et du Skippy avec ses premières tartines de peanut butter, de ceux qui seraient capables d'en chanter le générique sur le plateau des "Enfants de la télé". C'est pourquoi il m'est presque impossible de croire que ces mouvements si familiers, ces évolutions gracieuses que je connais par coeur, je n'en ai jamais aperçu que des images sur écran. Tout se passe comme si j'avais oublié n'avoir jamais vu un delphinidé. Alors oui, je me demande: est-ce qu'un dinosaure ressemble à un dauphin? Si vous voyez ce que je veux dire...

Dans la peau d'un blog embedded

Trois mois après le lancement du Flipbook, il est temps de dresser un bilan de l'expérience. Sur la suggestion de mes camarades de la rédaction web de 20 Minutes, j'avais créé ce second blog avec l'idée de disposer d'un outil de prise de notes plus souple qu'ARHV, débarrassé notamment des contraintes liées à son branding universitaire. Il s'agissait également d'expérimenter le principe du blog embedded: sachant que 20 Minutes fait partie des sites français les plus consultés, être hébergé sur sa plate-forme devait permettre d'accéder à des audiences supérieures à celles d'ARHV et de se frotter à un lectorat différent.

33 billets et 308 commentaires plus tard, le premier volet de l'expérience n'a été qu'a demi satisfaisant. Malgré certaines ouvertures thématiques, il m'a fallu me rendre à l'évidence: on ne se refait pas. Mon souhait de me livrer à une prise de notes moins structurée (qui était en principe la condition de possibilité pour faire face à la gestion simultanée de deux blogs) n'a pas vraiment fonctionné. Combien de fois, au moment de choisir le support d'un billet, me suis-je dit: ça, c'est pour le Flipbook! Traduction: l'idée à développer présentait a priori un caractère moins élaboré, une réflexion moins aboutie. C'était oublier que la rédaction est précisément un exercice de structuration et d'organisation de la pensée. J'avais beau commencer mon billet sans y voir clair – une ou deux heures plus tard, l'écriture avait débrouillé les fils et livrait un résultat qui n'aurait pas juré parmi les posts du blog concurrent.

Lire la suite...

Colloque "Photographes/cinéastes, amateurs d'images"

Colloque international, 29-30 mai 2008, Tours, université François-Rabelais, site Tanneurs, amphi extension 2
UFR Lettres et Langues - Filière Arts du spectacle, équipe de recherches EA 2115 - Histoire des représentations
Conception et organisation du colloque: Clément Chéroux et Valérie Vignaux

La photographie et le cinéma amateurs sont dorénavant reconnus comme une part importante du patrimoine culturel du XXe siècle: des archives en France et à l'étranger collectent, conservent et valorisent ces images produites hors des circuits professionnels. Au cours de deux journées de colloque des chercheurs et des conservateurs montreront, à partir de leurs expériences respectives, comment ces images ou ces objets sont en train de modifier nos regards - valorisation de l'intime et du privé - mais aussi nos savoirs - représentations nouvelles des événements historiques et sociaux.

Jeudi 29 mai 2008. Voir le monde en images

Les images amateurs comme source d'histoire

  • 9h30 Ouverture: Valérie Vignaux (Université François-Rabelais de Tours), images amateurs et histoire du cinéma
  • 10h00 Ilsen About (Institut universitaire de Florence): images du monde ordinaire, la photographie amateur, une source pour l'histoire
  • 10h30 Pause
  • 11h00 Didier Mouchel (Pôle image de Haute Normandie): archéologie du photo reportage et histoire locale
  • 11h30 Christian Joschke (Université de Lyon 2): miniaturisation, démultiplication, appropriation - les amateurs et la culture artistique au tournant du siècle
  • 12h00-12h45 Discussion

Lire la suite...

Journée d'études "Trucs, trucages et effets spéciaux, de Méliès à Spielberg"

Cinémathèque française, lundi 2 juin 10h à 13h et de 14h30 à 18h, salle Henri Langlois, 51 rue de Bercy, 75012 Paris.

Il s’agira d’esquisser une histoire des trucages cinématographiques, depuis la célèbre panne de caméra de Méliès jusqu’à nos jours. Plus encore, de mieux connaître, selon les termes mêmes du magicien de Montreuil, ce «métier qui consiste à réaliser tout, même ce qui semble impossible, et à donner l’apparence de la réalité aux rêves les plus chimériques, aux inventions les plus invraisemblables de l’imagination.» De facture artisanale au début du cinéma, les effets spéciaux deviennent bientôt une industrie, rouage essentiel de l’usine à spectacles. Les années 1930 constituent ainsi un premier âge d’or dans les studios hollywoodiens, puis les séries B, dans les années 1950, en reviennent à une inventivité bricolée. Des auteurs atypiques, d’Abel Gance à Stanley Kubrick (2001, l’Odyssée de l’espace), conjuguent génialement effets spéciaux et poésie. A partir de la fin des années 1970, on assiste à l’irrésistible (?) montée en puissance des effets visuels et de ses moyens, accompagnée par la création de sociétés indépendantes spécialisées. Mais dans quel monde cinématographique vit-on depuis La Guerre des étoile?

Programme

  • 10h. Introduction. Serge Toubiana et Laurent Mannoni
  • 10h15. Laurent Mannoni, "Les films à trucs, de Marey à Hulk en passant par Méliès..."

Laurent Mannoni est directeur scientifique du patrimoine à la Cinémathèque française. Il a réalisé plusieurs expositions sur Étienne-Jules Marey et Georges Méliès, ainsi que l'exposition permanente de la Cinémathèque. Il est l'auteur de nombreuses contributions sur les débuts du cinéma. En 2006, il a publié : Histoire de la Cinémathèque française (Gallimard). Il est le commissaire de l’exposition Méliès, magicien du cinéma.

Lire la suite...

Qui sont les assassins de la presse?

image Avec Daniel Schneidermann, Jean-François Kahn est l'un des rares journalistes à avoir conservé son sens critique à l'égard de sa profession. Dans un récent article au titre évocateur ("A ceux que ne révolte plus l'assassinat possible de la presse quotidienne", Marianne, n° 578, 17/05/2008), il fustige une nouvelle fois avec énergie l'«asservissement croissant» d'une presse en voie de désagrégation. Là où j'ai du mal à suivre le raisonnement, c'est quand ces vigoureux polémistes effectuent in fine l'immanquable tête-à-queue qui revendique pour le coupable le privilège de poursuivre dans l'ornière. A-t-on vu poindre une esquisse de guérison des maux qu'ils dénoncent inlassablement? Leurs avis éclairés ont-ils enfin été entendus par leurs confrères? Que nenni! Ce qui n'empêche nullement Kahn de conclure contre toute logique que «la disparition, ou la mise sous tutelle, du Monde constituerait un crime contre la République presque au même titre que la disparition ou la mise sous tutelle du Parlement.» Puis, plus loin, que «les citoyens de ce pays, les démocrates de quelque sensibilité qu'ils se réclament, ne devraient épargner aucun effort, reculer devant aucune mobilisation ou apport. Il ne s'agit pas seulement de nos confrères du Monde; il s'agit aussi de nous tous, lecteurs ou non lecteurs, mais républicains.»

Lire la suite...

Journées d'études à l'IMEC

image En clôture du séminaire "L'archive et le portrait", organisé en partenariat avec l'IMEC (Institut Mémoires de l'édition contemporaine), le Lhivic a organisé deux journées d'études sur site, les 19 et 20 mai 2008 (voir album). Accueillis dans les conditions privilégiées de l'abbaye d'Ardenne à Caen, les étudiants ont pu examiner un large échantillon de fonds photographiques, représentatifs de la variété des conditions de formation et de conservation de ces ensembles.

Fondé en 1988, l'IMEC conserve les archives de maisons d'édition, de librairies ou d'organes de presse ainsi que des archives de personnalités du monde littéraire et intellectuel. La politique de conservation de l'institut présente la particularité d'étendre l'attention généralement réservée à l'archive papier aux documents multimédia. L'IMEC conserve donc non seulement des correspondances, des manuscrits ou des ouvrages, mais aussi des photographies, des films, des vidéos, des enregistrements sonores, etc. Ces divers documents posent des problèmes de conservation spécifiques.

Lire la suite...

Cycle de conférences "Lire et interpréter l'image photographique"

image Jeudi 29 mai à 19 h: Comment exposer la photographie?
Rencontre animée par André Gunthert, chercheur et maître de conférences à l’EHESS.
Intervenants: Quentin Bajac, directeur du département photographique du Musée National d’Art Moderne de Beaubourg. Virginie Chardin, commissaire d’expositions photographiques. Daniel Girardin, commissaire de l’exposition "Controverses" (musée de l’Elysée, Lausanne). Jean-Luc Monterosso, directeur de la Maison Européenne de la Photographie.

Samedi 31 mai à 15h: La photographie est- elle un bon témoin de l’histoire?
Rencontre animée par André Gunthert, chercheur et maître de conférences à l’EHESS.
Intervenants: Jean-Pierre Azéma, historien, spécialiste de la Seconde Guerre Mondiale, auteur de la préface du catalogue "Les Parisiens sous l’Occupation" (éd. Gallimard/ Paris Bibliothèques). Françoise Denoyelle, professeur d'histoire de la photographie à l’ENS Louis-Lumière. Pascal Ory, professeur d’histoire culturelle et d’histoire politique à l'université Paris 1.

Lire la suite...

André Zucca, la couleur rêvée

image "Les/des Parisiens sous l'Occupation" a suscité la plus importante polémique occasionnée par une exposition de photographies en France. A juste titre: les questions qu'elle soulève sont passionnantes et touchent à l'acception fondamentale des fonctions de l'enregistrement visuel. Que nous montre l'exposition de la BHVP? Une galerie d'images de propagande traduisant la vision de l'occupant? «Le regard et le plaisir de l'esthète privilégiant un Paris qui lui est propre» (J.-P. Azéma)? Ou encore la perception équilibrée d'un état historique de la capitale collaborationniste?

Pour répondre à cette question, chacun scrute le contenu des images. L'un y repère un exemplaire du magazine Signal. D'autres y voient les affiches de propagande, les drapeaux nazis ou le portrait de Pétain. On compte le nombre d'étoiles jaunes (deux seulement sur 270 images). Une autre approche consiste à mesurer l'écart entre ce que montrent les photographies de Zucca et les souvenirs des témoins: on note l'absence des files d'attente devant les magasins d'alimentation; on relève la faible sensibilité du film Agfacolor, qui oblige à sélectionner une exposition forcément ensoleillée. Ce à quoi les tenants de l'interprétation esthétisante des photos de Zucca ont beau jeu de répondre qu'il montre aussi les clochards fouillant dans les poubelles. Le commissaire de l'exposition, Jean Baronnet, va plus loin et s'indigne: en quoi photographier un drapeau nazi relève-t-il de la propagande? Ne peut-on pas voir cette image comme un document témoignant objectivement de la période?

Bonne question. Qu'est-ce qui fait une photo de propagande? Faute de répondre précisément à cette interrogation, l'exercice d'interprétation sauvage qui s'exténue dans l'image ne permet de trancher ni dans un sens ni dans l'autre. Et pour cause. Aucune photo ne peut être considérée "en soi" comme propagandiste. Ceux qui sont familiers de la période connaissent bien ces images – à commencer par celles des discours du Führer – qui circulent d'un camp à l'autre, à chaque fois lestées d'une interprétation opposée. La propagande est un contexte d'utilisation, qui fige le sens d'un contenu en un message univoque. C'est pourquoi on ne peut juger de la dimension propagandiste d'une image qu'en fonction de son usage (ou, à défaut, de l'intention qui a présidé à sa réalisation).

Lire la suite...

"Les Parisiens sous l’occupation", une exposition qui fait débat

Une chronologie de la polémique autour de l’exposition "Les Parisiens sous l’occupation" des photographies couleur d’André Zucca (1897-1973), du 20 mars au 1er juillet 2008 à la Bibliothèque Historique de la Ville de Paris (BHVP). Catalogue: Jean Baronnet, Jean-Pierre Azéma, Les Parisiens sous l'occupation. Photographies en couleur d'André Zucca, Paris, Gallimard/Paris Bibliothèques, 2008.

André Zucca, le photographe. Avant la deuxième guerre mondiale, André Zucca avait entamé une carrière de reporter-photographe, pour le journal Paris-Soir ou Paris-Match notamment. En 1941, il est engagé par les Allemands pour travailler au magazine Signal et photographier Paris, désormais zone occupée. «En échange, il recevait une carte professionnelle, un Ausweiss et des rouleaux de pellicules en noir et blanc et couleurs pour son Rolleiflex et son Leica» (J. Baronnet, cat. p. 7). Zucca accède ainsi à du matériel photographique – denrée rare en cette période pour les photographes français et aux pellicules couleur Agfacolor alors même que ce procédé est encore nouveau en photographie – et au droit de photographier la capitale soumise à l’occupation militaire allemande, pour un magazine dont les visées propagandistes sont claires.

Lire la suite...

La défaite de la photographie

L'image de la guerre dans la presse illustrée allemande, 1938-1945

À l'époque de la Première guerre mondiale, compte tenu de l'état de la technique photographique et de l'immaturité de la presse illustrée, l'iconographie diffusée représente une exploration des possibles de l'information par l'image, beaucoup plus qu'une forme achevée du photojournalisme. Au moment du déclenchement du second conflit mondial, au contraire, la grammaire du reportage illustré comme la disponibilité de matériels autorisant la prise de vue dans des conditions extrêmes sont des acquis de longue date. La guerre de 1939-1945 peut donc être considérée comme le premier conflit majeur (mais aussi le dernier grand conflit "classique") se déployant dans l'environnement d'une économie de l'information visuelle arrivée à maturité. Doté des outils susceptibles de traduire en images le déroulement d'une guerre pour un large public, le journalisme photographique va-t-il, pour la première fois, en produire l'expression? Il n'en est rien: l'illustration de l'époque nous fait assister à l'évanouissement de l'événement – première étape d'une défaite de la photographie comme véhicule de l'information.

Lire la suite...

1 2 3 >