Le mensonge d'un artisan, la réalité d'un artiste
Par André Gunthert, mercredi 23 avril 2008 à 23:41 (1884, permalink, rss co) :: En images - Archives, collections
On a les controverses qu'on peut. Pendant qu'une exposition du musée de l'Elysée (Lausanne) propose de réfléchir sur les photos qui font débat, à Paris, c'est l'accrochage "Les Parisiens sous l'Occupation" qui subit depuis plusieurs semaines les feux de la polémique. L'exposition de la BHVP exploite le fonds couleur du photographe André Zucca (1897-1973) en omettant de préciser qu'il s'agissait d'un collaborateur notoire et de nuancer l'image idyllique qu'il donne du Paris de 1942.
Le site "Arrêt sur images" a suivi de près l'affaire. Dans son édition du 18 avril dernier, Daniel Schneidermann a convié la spécialiste Françoise Denoyelle et le chroniqueur Alain Korkos pour faire le point. Tout en jugeant l'exposition intéressante, l'historienne déplore à son tour l'absence de tout appareil critique, qui nuit à la compréhension des photographies. L'animateur essaie de trouver des circonstances atténuantes en relevant le caractère "informatif" des images. Qui se résume pour lui à la découverte des joies de la baignade sur les quais – opportunément rapprochées de "Paris-plage" – ou des courses à Longchamp.
Sans le vouloir, Schneidermann vient de témoigner de l'imaginaire qui est le nôtre: l'Occupation, période sombre, s'écrit dans le noir et blanc funèbre de la Traversée de Paris. Qui aurait cru qu'on pouvait se promener dans la capitale le nez en l'air, porter des lunettes de soleil, voire plonger dans la Seine? Comme l'écrit Yenayer «Je comprends que ça gêne, et pourtant ça ne devrait pas car la France avait bien capitulé et collaboré avec Hitler.»
Fidèle à l'académisme du devoir de mémoire, Alain Korkos procède à son exercice favori: la comparaison d'images. Et choisit de mettre face à face la couleur de Zucca et le noir et blanc de Doisneau. Au début, ça marche: il montre avec efficacité comment, là où le cadrage serré du photographe de Signal efface tout contexte, l'allongement de la profondeur de champ chez Doisneau le met en évidence (ill. 1 et 2).
Ca se gâte quand Monsieur Ka oppose "l'artisan" Zucca à "l'artiste" Doisneau. Critiquant le caractère fabriqué d'une image où il repère un exemplaire du magazine nazi posé sur une chaise, il veut voir dans un instantané contemporain de Doisneau l'antithèse du travail propagandiste de Zucca (ill. 3 et 4). «D'un côté on a le mensonge fait par un artisan, de l'autre on a la réalité montrée par un artiste.»
Comme Schneidermann, qui tente en vain de corriger son chroniqueur, on aura un peu de mal à avaler ça. Que le réalisme de Doisneau, photographe formé à l'école de la publicité – et certainement pas plus "artiste" que Zucca en 1942 – soit constamment travaillé par l'allégorie, paraît avoir échappé à Korkos. Décrivant à juste titre les connotations que lui inspirent les cadrages savamment fignolés de l'auteur du "Baiser", il ne semble pas s'apercevoir que ceux-ci sont tout aussi délibérés que les choix de Zucca.
Tel est pris qui croyait prendre. Au nom de la contextualisation, l'émission se clôt sur un message confus, où l'on craint d'avoir compris que seule la mémoire résistante serait légitime, celle de la collaboration étant oblitérée par la propagande. Si le devoir de mémoire avait un sens, il devrait pourtant être celui de rappeler que la France a été la seule grande démocratie à collaborer avec les nazis. En 1942, quand sont réalisées les photographies de Zucca, un futur président de la République est encore fidèle à Pétain. La réalité de l'époque n'était pas en noir et blanc. Si la couleur de Zucca pouvait nous restituer un peu de sa complexité, la controverse n'aurait pas été vaine.
Lire aussi sur ce blog:
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- Les Parisiens sous l’occupation, une exposition qui fait débat, 17/05/2008.
Tags: blogosphère, documentaire, débats, photojournalisme


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