Parmi les instruments du laboratoire médico-légal, on aperçoit dès le premier épisode un étrange outil. Un imageur holographique, qui ajoute une nouvelle occurrence au genre parcimonieux des machines à vision du cinéma. La première, on s'en souvient, était apparue dans Blade Runner (Ridley Scott, 1982, adapté du roman de Philip K. Dick, Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques?).

Le futur vieillit mal. Salué en son temps comme un dispositif d'avant-garde, l'outil d'investigation visuelle de Rick Deckard, censément situé en 2019, fait aujourd'hui figure de vieillerie. Sa fonction de scanner, doublé d'un agrandisseur à commande vocale, le tout monté sur un tube cathodique 4/3 coins arrondis, paraît aussi peu crédible qu'une montre à quartz à remontoir. Et je ne parle pas du bruit, plus proche du moulin à café mécanique que du dernier modèle de smartphone.

Le visualiseur de ''Minority Report'' (Steven Spielberg, 2002, adaptation de la nouvelle de Dick) a lui aussi perdu de sa superbe, depuis que l'iPhone d'Apple a fait de la technologie Multitouch une application du commerce. En matière d'outils de vision, il semble bien que l'exercice d'anticipation se borne à déborder à peine du présent.

Le simulateur 3D de Bones ne prend lui aussi que quelques années d'avance sur les dispositifs existants. J'ai d'abord pensé que les flocons dorés qui tombent en pluie autour des reconstitutions n'était qu'un cabotinage de producteur. Je me trompais. Cet effet "boule à neige" correspond bel et bien à un principe de visualisation volumétrique, encore au stade expérimental.

image Si elles partagent la fonction d'apporter la preuve par l'image, ces trois machines n'ont pas le même rapport au réel. L'explorateur de Blade Runner est encore un dispositif fondamentalement photographique, qui cherche dans l'image la trace accusatrice. Avec Minority Report, l'instrument visuel a déjà subi une évolution importante, puisqu'il propose une traduction des visions des précogs. Néanmoins, cette projection fait l'objet d'un enregistrement qui conserve sa fonction d'attestation, selon un protocole juridique parfaitement codifié. Le rapport au réel est plus complexe, plus retors et en partie paradoxal, mais le modèle sollicité reste le photographique.

Avec l'imageur de Bones, on quitte apparemment ce cadre, puisque l'outil est un simulateur, un projecteur d'images de synthèse. Dans la séquence correspondante du premier épisode (cliquer sur l'image pour visionner la séquence), le Dr Brennan demande à son assistante plusieurs modifications: «Relance le programme en substituant des données caucasiennes... Réduit l'épaisseur des tissus entre les pommettes et la mâchoire...» Pourtant, lorsque ces modifications ont été appliquées, l'effet de reconnaissance ne semble pas moins exact que celui de la photographie: «Elle s'appelle Cleo Louise Eller, fille unique de Ted et Sharon Eller, vue pour la dernière fois vers 21 h, le 6 avril 2003.»

Absent des romans de Kathy Reichs, le simulateur de la série a fait l'objet de critiques virulentes pour son caractère fantaisiste et spectaculaire. On peut admettre qu'il s'agit d'une tentative de représentation du processus d'analyse anthropologique, opération de synthèse mentale difficile à traduire en langage télévisuel. De ce point de vue, le résultat produit par l'imageur n'est pas foncièrement différent d'un banal portrait robot, dont le rôle est bien d'aider à l'identification.

Telle n'est pourtant pas l'impression que laisse l'usage de cet outil dans la série. Dans la plupart des épisodes, plutôt que de fournir une simple assistance, l'imageur permet de franchir une étape-clé, en apportant la puissance de la matérialisation holographique, qui emporte à chaque fois la conviction.

Dans Blade Runner, la preuve était apportée par l'image. Dans Bones, l'image est la preuve. Parce qu'elle est image de synthèse, et se substitue à l'absence d'un réel à jamais manquant, c'est elle qui prend sa place.

Jurassik Park est passé par là. Reproduits de film en documentaire, toujours plus réalistes, les dinosaures n'ont désormais plus rien de virtuel. A peine plus lointains que les grands animaux sauvages, ils ont pour nous une forme d'existence proche du tigre, de l'éléphant ou du crocodile – une place marquée dans un imaginaire si abondant qu'il est difficile de se rappeler qu'on n'en a jamais vu en face.

Le réalisme de l'image n'a jamais été une donnée indifférente. Selon Plutarque, «Cassandre, l'un des généraux d'Alexandre, se mit à trembler de tout son corps en regardant une image dans laquelle il reconnaissait Alexandre qui était déjà mort.» Mais la rencontre de l'enregistrement numérique et de l'image de synthèse produit une situation neuve, capable de donner vie à toutes nos chimères. A ceux qui sont certains de ne pas céder à la confusion, Bones montre que la frontière est de plus en plus difficile à tracer.