Si l'on voulait se convaincre que la photo numérique a besoin d'une histoire[1], il suffirait d'observer ce document, confié par le Musée suisse de l'appareil photographique. Jean-Marc Yersin et Pascale Bonnard ont enregistré une séance de prise de vue avec le Mavica MVC-FD7. Ce modèle de 1997 représente une évolution d'une gamme lancée en 1981 par Sony. Premier appareil photo à capteur CCD commercialisé, le Mavica permettait d'enregistrer des captures vidéo couleur sur disquettes magnétiques de 2 pouces et de visualiser les images sur un téléviseur, sans passer par le stade du développement. Dotée d'un capteur de 640 x 480 pixels (0,3 Mo), la gamme MVC-FD fut la première à proposer un enregistrement numérique sur un format de disquette du commerce (la disquette 3,5 pouces, également inventée par Sony). Facilitant le transfert des images sur ordinateur, ce modèle fut particulièrement apprécié pour associer des photos aux e-mails ou illustrer les sites web.

Aux habitués de la technologie numérique contemporaine, la vision de la manipulation d'un Mavica FD produit l'impression d'un étrange décalage. La lenteur de la mise en route, de la prise de vue ou de l'enregistrement sur le support, signalés chacun par une manifestation sonore des plus bruyantes, semble issue d'une époque déjà lointaine. Ayant acquis cet appareil pour leur musée, Jean-Marc Yersin et Pascale Bonnard ont pensé utile de réaliser cette séquence tant que le dispositif fonctionnait encore. Ce réflexe d'archéologues des techniques, habitués à la confrontation avec un outillage définitivement muet, montre tout l'intérêt de disposer d'une archive du protocole réel. Mais il témoigne aussi de l'accélération de l'histoire provoquée par la technologie numérique. Cet éloignement rapide du passé est tout à la fois le signe de l'urgence de l'intervention historienne et la condition de sa possibilité.

Notes

[1] Telle était la thèse proposée lors de mon intervention "La photographie numérique et la parenthèse du film", le 4 avril 2008 à Vevey.