Internet et l'imputation
Par André Gunthert, lundi 24 mars 2008 à 11:52 (2346 vues, permalink, rss co) :: Notes - Médias
Quel est le rapport entre l'image victorieuse d'Alain Bernard après son 100 mètres, la nomination de Nicolas Princen au pôle internet de l'Elysée et le SMS soi-disant envoyé à Cécilia? Merci de déposer les copies sur mon bureau, vous avez deux heures.
Trouvé? La bonne réponse est: l'imputation. Voilà trois événements pour lesquels nombreux sont ceux qui ont sauté des prémices à la conclusion, sans preuves suffisantes, par la grâce de ce merveilleux dispositif à économiser la pensée.
En voyant l'impressionnante carrure du nageur, il est à peu près impossible de ne pas se demander si celle-ci peut être le produit de la nature seule. Dans le contexte des nombreuses affaires de dopage qui ont entaché le sport de haut niveau ces dernières années, il est tout aussi difficile de résister à l'idée selon laquelle l'hypertrophie musculaire d'Alain Bernard est un signe apparent de cette dérive. Cela en l'absence de tout autre élément d'information (il est utile de préciser ici qu'en ce qui me concerne, je me garderai bien de conclure dans un sens ou dans l'autre).
Concernant Nicolas Princen, Versac est l'un des rares blogueurs à ne pas avoir cédé à l'hystérie. Ce qui est d'autant plus méritoire que, là aussi, le scénario semblait écrit d'avance. Que Nicolas Sarkozy, multinetbashé permanent, décide, après l'apothéose de la vidéo "Casse toi, pauvre con...", de nommer un Monsieur Big Brother pour mettre fin au lynchage paraît aller tellement de soi que toute autre opinion était difficile à faire entendre.
Quant au SMS entendu par Airy "Jeanne-d'Arc" Routier, on est là encore sur une pente savonnée par la vraisemblance du décor et des accessoires. Après avoir assisté en direct au psychodrame de la séparation puis de la réconciliation de Nicolas avec Cécilia, les Français en avaient tiré la conclusion de l'attachement du président pour son ex-épouse. En associant les silhouettes de Cécilia et de Carla, la couverture d'un numéro de Closer, les commentaires sur la bague de fiançailles puis le voyage à Petra avaient alimenté l'idée que le remariage présidentiel avait le goût de la vengeance. Il suffisait d'ajouter à ce brouet le très crédible détail du SMS, mode de communication notoirement apprécié par l'hôte de l'Elysée, pour qu'un journaliste crédule le transforme aussi sec en info “en béton”.
J'espère qu'on aura compris qu'en associant ici plusieurs exemples à propos desquels on peut apprécier de diverses façons la conclusion présupposée, je ne préjuge pas de la valeur de l'imputation elle-même. En tant que tel, ce principe de raccourci mental n'est ni bon ni mauvais. Nous l'utilisons couramment, dans toutes les situations d'échange d'information, parce que nous n'avons ni le temps ni la patience d'appliquer à chaque énoncé les trésors d'attention que mobilise un processus comme l'exégèse biblique.
Nous recourons à l'imputation chaque fois que nous conversons avec un semblable. Chaque fois que nous ouvrons un journal ou que nous lisons un écran. Dans la plupart des cas, ce très précieux mécanisme à faire gagner du temps sur l'interprétation d'un message est invisible. Parce que dans la plupart des cas, l'information est suffisamment stéréotypée pour que la connaissance du contexte permette une présupposition exacte.
Mais il est un endroit où l'imputation est manifeste. En favorisant l'échange, mais aussi l'intersection de chemins qui ne se seraient pas croisés dans la vie de tous les jours, internet rend apparent ce trait habituellement caché de la communication. Le fait de pénétrer dans des bulles dont nous ne maîtrisons pas tous les codes produit inévitablement des malentendus qui apparaissent par exemple avec le dérapage des commentaires, dont l'agressivité porte souvent la trace d'une imputation mal-à-propos. Rien de tel qu'une bonne controverse politique pour voir vos lecteurs finir vos phrases en vous attribuant des arguties auxquelles vous n'avez jamais songé.
L'apprentissage du net est aussi un apprentissage du contrôle de l'imputation. Après quelques erreurs, on apprend vite à se méfier des fausses évidences, et le cas échéant à prendre le temps de vérifier la réalité d'un contexte. Ce ralentissement paradoxal de l'interprétation, dans un système de multiplication et d'accélération des échanges, fait à chaque fois l'objet d'une négociation ardue. Mais il n'en apparaît pas moins comme une exigence qui conditionne l'usage durable des outils de communication électronique.
Tags: blogosphère, internet, pratiques
Commentaires
1. Le lundi 24 mars 2008 à 19:00, par Artemisia
2. Le mardi 25 mars 2008 à 08:57, par laurent
3. Le mardi 25 mars 2008 à 19:08, par MIRADAS
4. Le mardi 25 mars 2008 à 21:03, par André Gunthert
5. Le mardi 25 mars 2008 à 23:21, par PdB
6. Le jeudi 27 mars 2008 à 19:28, par gab
7. Le mardi 1 avril 2008 à 12:42, par Dromic
8. Le mardi 1 avril 2008 à 13:17, par André Gunthert
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