Concernant Nicolas Princen, Versac est l'un des rares blogueurs à ne pas avoir cédé à l'hystérie. Ce qui est d'autant plus méritoire que, là aussi, le scénario semblait écrit d'avance. Que Nicolas Sarkozy, multinetbashé permanent, décide, après l'apothéose de la vidéo "Casse toi, pauvre con...", de nommer un Monsieur Big Brother pour mettre fin au lynchage paraît aller tellement de soi que toute autre opinion était difficile à faire entendre.

Quant au SMS entendu par Airy "Jeanne-d'Arc" Routier, on est là encore sur une pente savonnée par la vraisemblance du décor et des accessoires. Après avoir assisté en direct au psychodrame de la séparation puis de la réconciliation de Nicolas avec Cécilia, les Français en avaient tiré la conclusion de l'attachement du président pour son ex-épouse. En associant les silhouettes de Cécilia et de Carla, la couverture d'un numéro de Closer, les commentaires sur la bague de fiançailles puis le voyage à Petra avaient alimenté l'idée que le remariage présidentiel avait le goût de la vengeance. Il suffisait d'ajouter à ce brouet le très crédible détail du SMS, mode de communication notoirement apprécié par l'hôte de l'Elysée, pour qu'un journaliste crédule le transforme aussi sec en info “en béton”.

J'espère qu'on aura compris qu'en associant ici plusieurs exemples à propos desquels on peut apprécier de diverses façons la conclusion présupposée, je ne préjuge pas de la valeur de l'imputation elle-même. En tant que tel, ce principe de raccourci mental n'est ni bon ni mauvais. Nous l'utilisons couramment, dans toutes les situations d'échange d'information, parce que nous n'avons ni le temps ni la patience d'appliquer à chaque énoncé les trésors d'attention que mobilise un processus comme l'exégèse biblique.

Nous recourons à l'imputation chaque fois que nous conversons avec un semblable. Chaque fois que nous ouvrons un journal ou que nous lisons un écran. Dans la plupart des cas, ce très précieux mécanisme à faire gagner du temps sur l'interprétation d'un message est invisible. Parce que dans la plupart des cas, l'information est suffisamment stéréotypée pour que la connaissance du contexte permette une présupposition exacte.

Mais il est un endroit où l'imputation est manifeste. En favorisant l'échange, mais aussi l'intersection de chemins qui ne se seraient pas croisés dans la vie de tous les jours, internet rend apparent ce trait habituellement caché de la communication. Le fait de pénétrer dans des bulles dont nous ne maîtrisons pas tous les codes produit inévitablement des malentendus qui apparaissent par exemple avec le dérapage des commentaires, dont l'agressivité porte souvent la trace d'une imputation mal-à-propos. Rien de tel qu'une bonne controverse politique pour voir vos lecteurs finir vos phrases en vous attribuant des arguties auxquelles vous n'avez jamais songé.

L'apprentissage du net est aussi un apprentissage du contrôle de l'imputation. Après quelques erreurs, on apprend vite à se méfier des fausses évidences, et le cas échéant à prendre le temps de vérifier la réalité d'un contexte. Ce ralentissement paradoxal de l'interprétation, dans un système de multiplication et d'accélération des échanges, fait à chaque fois l'objet d'une négociation ardue. Mais il n'en apparaît pas moins comme une exigence qui conditionne l'usage durable des outils de communication électronique.