Contrairement à l'opinion selon laquelle le gratuit prospère sur le dos du payant, aujourd'hui, sur internet, ce sont bel et bien les propositions payantes qui bénéficient de la richesse de l'offre gratuite. Outre un accès à Cairn et à JStor, qui m'est fourni par l'intermédiaire de l'EHESS, je ne paye actuellement de ma poche que deux abonnements: un au Monde.fr et un à Arrêt sur images. Mais alors qu'un nouvel organe payant, MediaPart, effectue sa campagne de lancement, je m'interroge. Le net a fondamentalement modifié mes habitudes de lecture. Aujourd'hui, ce sont plusieurs dizaines de sources que je consulte chaque jour, plusieurs centaines par an. Qu'en serait-il s'il fallait que je m'acquitte d'un abonnement, ne serait-ce que pour la moitié d'entre elles? L'offre payante n'est acceptable que si elle demeure limitée, et parce qu'elle s'adosse à un paysage en majeure partie structuré par la gratuité. La situation inverse serait tout bonnement insupportable, en raison de la multiplication sans précédent des relais documentaires qu'a permis le web. Qui pourrait admettre désormais de restreindre de façon drastique son accès au sources en ligne, ou bien le gérer par l'intermédiaire de bouquets et de guichets - horizon qu'imposerait forcément l'extension du payant?

Je ne vois pas comment les pratiques scientifiques pourront résister, à moyen terme, à la puissance du modèle gratuit. «There is no free lunch», écrit François Gèze, reprenant un argument mille fois entendu. Un argument qu'on peut discuter dans le domaine économique, mais dont il faut bien avoir conscience qu'il est rigoureusement faux, appliqué au domaine savant. Albert Einstein a-t-il breveté la relativité? Internet nous permet aujourd'hui de briser le lien paradoxal établi depuis des générations entre la recherche et l'édition privée, qui ne répond à aucune forme de logique supérieure, mais simplement à un usage selon lequel, pour diffuser ses travaux à la communauté intéressée, le savant avait besoin de passer par une structure économique, qui était le seul moyen connu pour assurer cette tâche. D'autres outils sont aujourd'hui à notre disposition, qui permettent pour la première fois de respecter le cahier des charges de la recherche des connaissances, celui d'être accessible à tous. Dans la période de transition qui est la nôtre, de multiples adaptations doivent être trouvées pour permettre de passer d'un système à l'autre. Mais je n'ai aucun doute sur l'état du paysage au sortir de cette acclimatation.