Qui a peur du gratuit?
Par André Gunthert, mardi 11 mars 2008 à 13:05 (2273, permalink, rss co) :: Publications
Vif échange ces derniers jours sur la liste de discussion Revues SHS, d'habitude plus paisible, qui accueille nombre des acteurs de l'édition scientifique francophone. Suite à l'annonce des IIIe assises de la MRSH-Caen, consacrées à l’évaluation des publications en sciences humaines et sociales, Jean-Claude Guédon, de l'université de Montréal, critique vigoureusement la marginalisation des revues françaises: «La France apparaît (...) comme un pays où les revues, subventionnées au-delà de la moyenne mondiale (à documenter, bien sûr), demeurent néanmoins peu accessibles (...). Si l'on ajoute à ces handicaps le fait que la langue française rejoint de moins en moins de monde dans les universités du monde, on débouche sur une situation catastrophique, en particulier pour la diffusion de la culture et de la pensée françaises. En bref, la France dépense beaucoup d'argent en obtenant bien peu de résultats. (...) Nous sommes entrés dans une ère où il existe tellement d'information disponible et utile en accès libre que l'on peut travailler de nombreuses questions sans avoir besoin d'aller plus loin, surtout si l'on accepte de se servir de sources en anglais (mais aussi dans d'autres langues). Ceci conduit à la marginalisation inéluctable du papier rédigé exclusivement en français et barricadé derrière un abonnement.»
François Gèze, patron des éditions la Découverte, réplique en faisant la promotion du portail Cairn et des vertus de l'artisanat éditorial. Emmanuelle Picard, Philippe Minard, Jean Kempf ou Sylvain Piron se joignent à l'échange, en évoquant notamment la possibilité de «la création d'un acteur européen (...) qui sera à même de défendre la production scientifique en langues vernaculaires» (S. Piron). Au moment où un billet de Chris Anderson relance la discussion sur la gratuité, il me semble utile de verser quelques éléments supplémentaires au dossier.
Contrairement à l'opinion selon laquelle le gratuit prospère sur le dos du payant, aujourd'hui, sur internet, ce sont bel et bien les propositions payantes qui bénéficient de la richesse de l'offre gratuite. Outre un accès à Cairn et à JStor, qui m'est fourni par l'intermédiaire de l'EHESS, je ne paye actuellement de ma poche que deux abonnements: un au Monde.fr et un à Arrêt sur images. Mais alors qu'un nouvel organe payant, MediaPart, effectue sa campagne de lancement, je m'interroge. Le net a fondamentalement modifié mes habitudes de lecture. Aujourd'hui, ce sont plusieurs dizaines de sources que je consulte chaque jour, plusieurs centaines par an. Qu'en serait-il s'il fallait que je m'acquitte d'un abonnement, ne serait-ce que pour la moitié d'entre elles? L'offre payante n'est acceptable que si elle demeure limitée, et parce qu'elle s'adosse à un paysage en majeure partie structuré par la gratuité. La situation inverse serait tout bonnement insupportable, en raison de la multiplication sans précédent des relais documentaires qu'a permis le web. Qui pourrait admettre désormais de restreindre de façon drastique son accès au sources en ligne, ou bien le gérer par l'intermédiaire de bouquets et de guichets - horizon qu'imposerait forcément l'extension du payant?
Je ne vois pas comment les pratiques scientifiques pourront résister, à moyen terme, à la puissance du modèle gratuit. «There is no free lunch», écrit François Gèze, reprenant un argument mille fois entendu. Un argument qu'on peut discuter dans le domaine économique, mais dont il faut bien avoir conscience qu'il est rigoureusement faux, appliqué au domaine savant. Albert Einstein a-t-il breveté la relativité? Internet nous permet aujourd'hui de briser le lien paradoxal établi depuis des générations entre la recherche et l'édition privée, qui ne répond à aucune forme de logique supérieure, mais simplement à un usage selon lequel, pour diffuser ses travaux à la communauté intéressée, le savant avait besoin de passer par une structure économique, qui était le seul moyen connu pour assurer cette tâche. D'autres outils sont aujourd'hui à notre disposition, qui permettent pour la première fois de respecter le cahier des charges de la recherche des connaissances, celui d'être accessible à tous. Dans la période de transition qui est la nôtre, de multiples adaptations doivent être trouvées pour permettre de passer d'un système à l'autre. Mais je n'ai aucun doute sur l'état du paysage au sortir de cette acclimatation.


Commentaires
1. Le mardi 11 mars 2008 à 13:50, par Mickael Wilmart
2. Le mardi 11 mars 2008 à 15:09, par Hubert Guillaud
3. Le mardi 11 mars 2008 à 21:47, par FB
4. Le mercredi 12 mars 2008 à 03:10, par Alain Pierrot
5. Le mercredi 12 mars 2008 à 08:09, par André Gunthert
6. Le mercredi 12 mars 2008 à 08:46, par philippe boisnard
7. Le samedi 15 mars 2008 à 16:19, par Alan
Ajouter un commentaire