Invité avant-hier au British Museum à participer à une rencontre universitaire, j'en ai profité pour faire un tour au musée. Pas pour voir l'exposition "The First Emperor" et son armée de terre cuite. Je suis un très mauvais touriste, qui rate toujours les must see. Ce que je préfère en voyage, c'est observer les gens. Or, le British a la particularité de proposer plusieurs galeries permanentes accessibles gratuitement – et d'autoriser la photographie. Il s'agit donc d'un lieu des plus appropriés pour me livrer à l'un des mes passe-temps favoris: regarder comment les gens photographient.

Voir le voir, comme disait John Berger. Déambuler, l'air de rien, touriste parmi les touristes, muni du droit de promener l'objectif en tous sens, en déviant un peu du tableau, de la statue. Eveillant parfois le soupçon. M'a-t-il photographié? Ah non, il prend une photo du buste de Ramsès, j'ai du rêver.

S'approcher de la Rosetta Stone (la pierre de Rosette, la Mona Lisa du British). Sentir monter l'excitation, manifestée par l'attroupement, d'où sortent des mains munis d'appareils et des éclairs de lumière. Se laisser porter par le flot, prendre aussi des photos – non pas de la pièce maîtresse, mais du chemin qui y mène, où l'on progresse de photographe en photographe, jusqu'à se trouver enfin devant la pierre. Ou bien se mettre de l'autre côté de la vitrine, regarder comment les visiteurs la découvrent, puis saisissent l'appareil, comme pour aider leur regard (voir plus d'images sur Flickr).

L'idée reçue concernant la photographie touristique, c'est celle de la caméra-écran. Un spectateur qui ne voit rien, abrité derrière son viseur, et transforme toute station en icône inutile – répétition ad libitum d'une image qui existe déjà à des millions d'exemplaires. Mais quand on regarde vraiment ce que font les gens, ce n'est pas l'impression qu'ils donnent. L'acte photographique, rapide, n'en est pas moins réfléchi.

Devant la pierre de Rosette, il faut entre une et deux secondes à un visiteur pour élever l'appareil à hauteur d'oeil. Cela pour au moins trois raisons. La première, c'est que le regard marche vite et bien. Un spectateur n'a besoin que d'environ une seconde pour passer de la surprise à la reconnaissance puis au contentement. L'instant d'après est celui de l'acte photographique, qui intervient de façon parfaitement synchronisée, comme un prolongement et une confirmation du regard. Oui, ce que je vois est suffisamment important pour mobiliser l'opération photographique; oui, je veux conserver le souvenir et prolonger le plaisir de ce petit moment de regard.

Il y a deux autres raisons simples et pratiques qui expliquent la promptitude du recours à la photo. La visite d'un musée est un exercice contraignant, il y a un parcours à suivre, impossible de passer dix minutes à apprécier une oeuvre, on n'aurait plus le temps de finir la visite – et il y a tant à voir. Il suffit de refaire le même parcours sans appareil pour se rendre compte que, démuni de cette béquille, on consacre un temps plus long à l'observation. La photographie est une façon de répondre à la profusion muséale, elle donne l'impression de pourvoir l'affronter, la contrôler avec plus de sérénité.

Enfin, le plaisir de la contemplation de l'oeuvre ne fait pas perdre pour autant le sens de la civilité. Nous savons que d'autres attendent derrière nous, le temps est compté, il faut laisser la place – clic!

Les visiteurs ne photographient que ce qu'ils aiment. Ils passent devant les pièces, parfois insensibles, souvent attentifs, mais on voit bien que la réaction photographique correspond au point culminant de leur intérêt. Qui peut être plus ou moins fréquent selon les individus. Mais on ne photographie jamais un objet indifférent. Au fond, l'impression générale que suscite la photographie au musée est celle d'une pratique particulièrement bien adaptée à l'exercice proposé. Une pratique rassurante, qui permet de gérer et de s'approprier le musée. Une pratique de confirmation et d'entretien du plaisir scopique éphémère qu'il offre.

Nota bene: article initialement publié sur Le Flipbook.