Shoah: pourquoi un nom de cinéma?
Par André Gunthert, lundi 18 février 2008 à 12:46 (1373, permalink, rss co) :: Signalements
«Un lycéen sur deux ignore ce qu'est la Shoah» a affirmé aujourd'hui sur RTL le ministre de l'éducation. Mais qui connait vraiment le sens de ce mot? Le grand écrivain et philologue Henri Meschonnic indiquait en 2005 dans les colonnes du Monde que ce terme, dans la Bible, «désigne une tempête, un orage et les ravages (...) laissés par la tempête dévastatrice». Autrement dit «un phénomène naturel», du même ordre que l'ouragan Katrina. Il rappelle que son usage, en français, s'est imposé à la suite du film éponyme de Claude Lanzmann, en 1985 (tout comme celui du terme "holocaust" en anglais, avait suivi le feuilleton télévisé du même nom, diffusé en 1978).
Selon Meschonnic, l'usage du mot "shoah" pour désigner le génocide «est une pollution de l'esprit». «Tout se passe comme si Claude Lanzmann, l'auteur du film Shoah, identifiait son film à la nomination de l'innommable même, ayant choisi ce nom hébreu, de son propre aveu, parce qu'il ne connaît pas l'hébreu (Libération du 24 janvier 2005) : "J'ai choisi ce nom parce que je ne comprenais pas ce qu'il voulait dire". Où se mêlent l'idée de "destruction" et "aussi bien (celle d')une catastrophe naturelle". D'où est privilégié l'"opaque", renforçant ainsi l'identification entre l'innommable au sens d'une horreur que le langage ne peut pas dire, et l'effet de nom "éponyme", "acte radical de nomination", qu'il s'approprie: "L'auteur de la Shoah, c'est Hitler. Lanzmann, c'est l'auteur de Shoah".»
Je ne suis pas certain que l'usage d'un nom de cinéma soit la meilleure façon de favoriser la compréhension d'un événement. Puisque notre gouvernement sollicite beaucoup la discipline historique, il peut être utile de lui rappeler que le plus grand spécialiste en la matière, Raul Hilberg, avait sobrement intitulé son maître livre: La destruction des Juifs d'Europe (Fayard, 1988). Pour ma part, je continue à utiliser le terme d'"extermination" qu'employaient les historiens avant le film de Lanzmann, qui qualifie avec précision et sans pathos inutile le processus appliqué par le régime nazi, tout en préservant sa dimension spécifique. On voudra bien ne voir dans cette position qu'un témoignage dépourvu de toute intention prescriptive.
Tags: débats


Commentaires
1. Le lundi 18 février 2008 à 14:02, par Raveline
2. Le lundi 18 février 2008 à 15:31, par entropik
3. Le lundi 18 février 2008 à 19:03, par Christian DELAGE
4. Le lundi 18 février 2008 à 22:43, par K.K
5. Le lundi 18 février 2008 à 23:49, par Lyonel Kaufmann
6. Le mardi 19 février 2008 à 12:05, par misgav
7. Le mardi 19 février 2008 à 18:32, par HR
8. Le mardi 19 février 2008 à 18:50, par André Gunthert
9. Le mardi 19 février 2008 à 20:33, par Jeanne
10. Le mardi 19 février 2008 à 21:02, par passant
11. Le mardi 19 février 2008 à 21:25, par Jeanne
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14. Le mercredi 20 février 2008 à 16:16, par HR
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16. Le samedi 1 mars 2008 à 00:37, par Marc L.
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