Il faut tout d’abord relever une présence majoritaire des professionnels de l’image et du cinéma dans l’élaboration d’une histoire du cinéma africain. Les invités de la table-ronde (après modification du programme initial) étaient les réalisateurs Souleymane Cissé (Mali) et Cheick Fantamady Camara (Guinée), Andrée Davanture (monteuse et fondatrice de l’association Atria), Denis Freyd (producteur entre autres du film Bamako, d’Abderrahmane Sissako en 2006) et Olivier Barlet, un des rares spécialistes de l’histoire du cinéma africain en France (Les cinémas d’Afrique noire. Le regard en question, Paris, l’Harmattan, 1996), également rédacteur en chef de la revue Africultures.

Malgré le désir de contextualisation affiché par la Cinémathèque dans la documentation écrite accompagnant le cycle , la mise en perspective effectuée par les questions des modérateurs de la table-ronde, Serge Toubiana et Pauline de Raymond, nous semble très relative. Face à un propos plutôt généralisant, les invités se voient sans cesse forcés de rappeler que le cinéma africain est autant le fruit d’expériences individuelles, diversifiées et historicisées que toute autre type de production cinématographique. En revenant sur des parcours individuels juxtaposés, le débat se heurte rapidement à l’impossibilité de cerner le cinéma africain, dans sa globalité, comme objet d’analyse.

En effectuant une comparaison entre deux ensembles indistincts, «nos films» (Serge Toubiana) et le «cinéma africain», les modérateurs semblent renoncer à effectuer des distinctions fines pour venir s’échouer de façon prévisible sur la question des rapports entre la France et le cinéma africain, et plus généralement de la France et de l’Afrique, sans non plus parvenir à les considérer avec une distance critique.

Quelques pistes de recherche se dégagent néanmoins grâce aux interventions des invités qui évoquent les films vus dans leur jeunesse, leur fréquentation des salles obscures, le déroulement de leurs études de cinéma, le contexte de la distribution des films en Afrique, etc.

Andrée Davanture, à travers le récit de son expérience sensible de technicienne, citoyenne et cinéphile, esquisse en négatif une histoire des rapports entre Etat français et production cinématographique africaine en revenant sur la création de l’association Atria comme relais des cinéastes africains auprès des professionnels français.

Pour ce qui est de l’analyse du contenu des films, face aux poncifs à nouveau véhiculés par les questions, Olivier Barlet dénonce le danger de l’«enfermement» du cinéma africain dans certaines conceptions du cinéma africain, particulièrement celle de son ancrage dans un «temps immémorial». En effet, comme doivent le souligner les invités à plusieurs reprises, les films d’auteur africains sont, au même titre que leurs équivalents européens ou «occidentaux», le résultat d’un travail long et d’une réflexion le plus souvent bien ancrée dans le contemporain.

Une sensation de malaise face au rappel de ces évidences, amplifiée par certaines réactions du public, vient s’ajouter aux ambiguïtés et aux maladresses du discours expliquant les motivations de cette programmation, tour à tour considérée comme un «geste amical et militant» et un «acte de générosité et d’accueil» par ses organisateurs. On assiste finalement à un déplacement des problématiques, dans lequel le propos tenu publiquement, très réducteur, revient à annuler la portée de l’écrit. D’une manière générale, l’importance du développement d’une réflexion historienne française sur le cinéma africain semble ici avoir été sous-estimée, comme vient le pointer une remarque du réalisateur Souleymane Cissé, désolé de devoir quitter la salle au moment où la question de l’aide à la création en Afrique est abordée et rapidement évacuée sous prétexte qu’on empiète sur le sujet de la prochaine table-ronde: «Et aujourd’hui, quelle création?».

Souhaitons que ce deuxième volet (vendredi 15 février, 18h en Salle Henri Langlois, en présence de réalisateurs et de responsables de programmation culturelle) viendra nuancer le bilan effectué en cette première moitié de programmation.

Illustration: Thérèse Mbissine Diop, dans le rôle de Diouana, "La noire de...", Ousmane Sembene, 1966, photogramme.