Actualités de la Recherche en histoire visuelle

 

La photographie privée: une source pour l’histoire de la culture visuelle

image Dans mon projet de doctorat, j’étudie les représentations de l'amitié dans un groupe d'albums photos. Les traces matérielles des relations personnelles sont rares, car ces relations se réalisent surtout dans le contact direct et nous sont transmises seulement par des documents personnels, tels que: lettres, journaux intimes et photos privées. En même temps, jusqu’à aujourd'hui, ces dernières ont attiré très peu d’attention des chercheurs, quoique la photographie ait été vite introduite dans la vie quotidienne. Presque depuis son invention, la bourgeoisie l’utilisait pour faire des portraits à donner aux amis et aux parents, de sorte que les photos privées sont devenues des documents personnels très répandus vers la fin du XIXe et surtout au XXe siècle.

En mettant l’amitié au centre de cette étude, je me concentre sur le sujet qui est le motif le plus fréquent après la famille dans la photographie privée. Dans la littérature sur la photographie privée on trouve des formules fixes qui disent que les photos étaient prises de la famille et des amis et qu’elles étaient montrées dans le cercle familial et amical. Tandis que la photographie familiale a été étudiée assez fréquemment par différents chercheurs, la photographie amicale mène une existence marginale.

En ce qui concerne les sources, je m’appuie essentiellement sur la collection des photographies privées du Musée national suisse qui comporte près de 2000 albums de 1860 jusqu’à nos jours, la plus importante de ce genre en Suisse. La majorité des albums date des années 1890-1960. La collection n’a pas encore fait l'objet de recherches, de sorte qu’il y a seulement quelques courts articles sur quelques albums de la collection. Sur ces 2000 albums, j’en ai retenu 195 pour mon étude.

Dans le cadre de cette intervention, je voudrais présenter mes réflexions méthodologiques sur la photographie privée comme source pour l’histoire de culture visuelle. Mon sujet :"La mise en scène de l’amitié et la pratique photographique entre des amis" ne me sert qu’à questionner la photographie privée et à me demander comment on devrait procéder dans l’analyse des photographies anciennes. Dans un premier temps, je me tourne brièvement vers la photographie privée comme champ de recherche. Dans un second temps, j’ajouterai les deux approches à la photographie privée et ma méthode d’analyse et pour finir quelques problèmes de la photographie privée comme source.

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Le Flipbook, pour feuilleter les images

image "La rumeur et les images". C'était une note jetée l'autre jour sur un post-it (entre "la conventionnalité circonstancielle" et "le spectacle de soi"). Et je ne sais plus du tout ce que je voulais dire par là. Avec un intitulé pareil, inutile de dire que c'est dommage. Voilà exactement pourquoi j'ai accepté la création du Flipbook.

Rappel pour les étourdis: suite à la publication d'un classement des blogs scientifiques par Wikio au début du mois, mes camarades de 20 Minutes.fr (avec qui nous avons travaillé l'an dernier pour le Vidéomètre) m'invitent à ouvrir un second blog sur leur plate-forme. Un second blog? Pourquoi faire? Il s'avère que je viens de consacrer un billet à l'affaire Simone de Beauvoir. Et que j'ai constaté que, pour comprendre la réception de la couverture de l'Obs, il fallait intégrer au schéma la réaction à la diffusion des photos deshabillées de Laure Manaudou et de Valérie Bègue. Mais voilà, pour ces deux cas, j'ai omis de procéder au relevé que j'effectue d'habitude sous la forme d'un billet, et qui me permet de garder la mémoire d'une date, des sources et des rebonds d'un buzz. Plus d'un mois après, retrouver ces traces dans le fouillis du réseau me fait perdre un temps précieux. Or, je sais très bien pourquoi je n'ai pas mentionné ces deux cas. Parce que je vois d'ici la réaction de certains de mes lecteurs, qui froncent déjà le sourcil quand j'évoque Cécilia ou Carla. Et que je n'ai pas envie de passer pour un gros beauf qui collectionne les photos pour camionneurs (ou aviateurs: le point est controversé de savoir laquelle des deux professions a donné son essor à la vogue des pin-up).

Mais il n'y a pas que ma pudibonderie. J'ai créé ARHV comme un blog scientifique. Ce qui, pour certains, est déjà une contradiction dans les termes. Pas besoin d'insister sur mon domaine de recherche, les images, que nombre de mes collègues jugent pas vraiment sérieux. Le travail de négociation sur ce qui peut participer de l'aire légitime du blog est un réglage de chaque jour, qui s'effectue au jugé, sans carte ni boussole. Avec parfois des dérapages ou des erreurs. Mais aussi beaucoup de matière inutilisée, par manque de temps – ce que je me pardonne – ou par manque de courage – ce qui me turlupine.

Voilà pourquoi un second blog me paraît une bonne idée. Comme en atteste son premier billet, consacré comme de juste aux avanies de la nouvelle miss France, celui-ci pourra accueillir des sujets plus légers, des signalements plus rapides et de façon générale tous les objets qui me titillent sans que je sache encore s'ils en valent la peine. Un purgatoire, un sas de décompression. Note toujours, on verra plus tard – telle pourrait être sa devise. Compte tenu de l'environnement 20 Minutes, je crains un peu la teneur des commentaires, mais on verra bien (précision: je ne suis pas responsable des pubs, et bien sûr ce n'est pas payé).

L'intéressant, c'est qu'il suffit de créer l'outil pour constater que ça fonctionne. La théorie de cet essai de pragmatique de la publication est la poursuite du principe même du blog: descendre d'un degré, ou desserrer d'un cran. Tout ce que j'ai observé depuis trois ans me convainc que c'est aujourd'hui la chose la plus utile sinon la plus nécessaire dans le domaine savant.

Edit: bilan de l'expérience au 25/05/2008.

Le Parisien découvre la viralité

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Fier de l'occasion de mettre en avant sa nouvelle plate-forme de diffusion de vidéos, le site du Parisien.fr avait mis en ligne samedi soir l'enregistrement de l'arrivée de Nicolas Sarkozy au salon de l'Agriculture avec son désormais célèbre "Casse toi, pauvre con!", dûment muni d'un bandeau "Le Parisien".

Mais le succès rencontré par cette vidéo, rapidement signalée par divers sites de presse (Le Monde, le JDD, 20 Minutes, etc.), a visiblement pris au dépourvu une rédaction peu habituée au buzz. Devant les difficultés de Kewego - la plate-forme choisie par le quotidien - pour faire face à l'afflux de demandes simultanées, occasionnant une diffusion hachée de la séquence, plusieurs dizaines d'internautes entreprenaient, dès samedi soir, d'en télécharger des copies sur Dailymotion puis sur Youtube.

Interloquée par l'existence de ces reproductions, alors qu'elle croyait disposer d'une interface qui l'interdisait ("Nos vidéos ne sont pas censées êtres blogables, grâce à un lecteur vidéo spécifique à notre site", selon Armelle Thoraval), la rédaction du Parisien demandait à Dailymotion le retrait des premières copies (ainsi qu'à Youtube, sans succès, pour cause de week-end). En vertu des règles de la propriété intellectuelle, la plate-forme française n'avait pas d'autre choix que de s'exécuter. Résultat: dès dimanche matin, des dizaines de nouvelles copies affluaient sur Dailymotion et Youtube, certaines issues de nouvelles reproductions à partir de l'original, sans le bandeau du quotidien. Le dimanche soir, la séquence était également recopiée à partir des extraits de JT de TF1 ou France 2. Les retraits de Dailymotion lui ont entretemps porté tort: agacés par les  coupures d'accès, la plupart des sites de presse, d'habitude fidèles à la plate-forme française, ont alors renvoyé à la version sur Youtube.

Le Parisien a perdu la bataille de la viralité: en voulant préserver son copyright, il a poussé les internautes à recourir à d'autres sources. La version désormais multicopiée sur Dailymotion ne porte plus le bandeau du quotidien. Dernier épisode du feuilleton: peu de temps après avoir passé le cap du million de consultations, ce matin à 9h50, la version orginale de la vidéo sur Kewego vient d'être retirée de la plate-forme (alors qu'elle est toujours accessible sur le site du Parisien). Une bonne occasion de publicité perdue - et la démonstration visible par tous que la rédaction a encore tout à apprendre du phénomène du buzz.

A sa décharge, la montée en consultation de la vidéo est la plus forte jamais observée pour une vidéo à caractère politique (plus importante que celle de la vidéo "Sarkozy G8", qui a battu depuis tous les records). Les caractéristiques virales de cette séquence sont inhabituelles, en raison de la multiplication très rapide des copies, mais aussi de l'apparition de remix musicaux - phénomène nouveau dans ce contexte - qui témoigne d'un passage d'un buzz passif à une viralité active. Le nombre et la dispersion des copies rendra plus difficile la mesure et le suivi d'une fréquentation qui s'annonce sans précédent.

Nota bene: article initialement publié sur Le Flipbook.

Le gouvernement du lapsus. Leçon sur le style (2)

image Lionel Jospin est considéré comme le producteur le plus régulier de lapsus de la vie politique française. Mais, dans la longue agonie qui commence, Nicolas Sarkozy pourrait bien lui ravir la première place. L'épisode du "pauvre con" du salon de l'Agriculture nous apporte sur un plateau un cas d'école de la dégringolade de la communication sarkozienne.

Nul doute que l'inauguration rituelle de "la plus grande ferme de France" ait été perçue comme un calvaire par l'actuel chef de l'Etat – qui s'y était fait huer lors de son dernier passage, alors qu'il n'était encore que candidat. Chirac ayant fait de ce rendez-vous l'apothéose régulière de son mandat, Sarkozy était sûr que la comparaison allait lui être défavorable. Ca n'a pas manqué: dans les présentations de la mi-journée des JT, les commentateurs soulignaient le “pas de course” présidentiel et la brièveté de la visite.

Mais le pire restait à venir. A 19h33, le site du Parisien.fr mettait en ligne une séquence vidéo de l'arrivée du cortège. Dans le désordre de la cohue, un visiteur dont les opinions politiques sont visiblement à l'opposé, est poussé vers le chef de l'Etat en train de serrer les mains. “Ah non, touche-moi pas! Tu me salis!”, lance impulsivement le quidam. Les deux hommes sont alors à quelques centimètres l'un de l'autre. Sarkozy se détourne vivement en laissant échapper un: “Casse-toi! Casse-toi alors, pauvre con!”, avant de poursuivre son chemin.

Il y a deux semaines, le feuilleton de Michel Mompontet sur France 2, intitulé "Mon oeil", avait consacré une passionnante séquence au phénomène du bain de foule, montrant les difficultés du responsable politique pris au piège de ce tourbillon, luttant pour remonter le courant. Le titre de ce film, "Rushes", indiquait que ce qu'on y voit n'est pas conforme au spectacle officiel, et représente un à-côté qui est habituellement écarté du montage final.

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L’incroyable histoire des photos oubliées

le Musée gruérien à Bulle a retrouvé dans ses archives 61 daguerréotypes de Girault de Prangey. Un trésor inestimable, daté des années 1845-1850, qui constitue les premiers témoignages visuels de la Suisse et qui fera cet automne l’objet d’une grande exposition. Cette découverte enthousiasme les historiens d’art et de la photo ancienne, car Girault de Prangey est aujourd’hui une star de la photo du XIXe siècle, dont on ne savait même pas qu’il avait séjourné en Suisse. «C’est extraordinaire, c’est comme si Degas avait peint le Moléson», affirme Christophe Brandt, directeur de l’Institut suisse pour la conservation de la photographie.

Par Xavier Alonso, 24 Heures, 22/02/2008.
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La Tontine de Cédric

image Le blog de Cédric Kalonji n’est plus a présenter. On a pu suivre ses chroniques relatant la vie des kinois depuis septembre 2005, toujours pointues, virulentes, mordantes. Ces dernières semaines, Cédric à l’aide de son nouvel appareil photo offert par un contributeur anonyme le jour de Noël, a continué à nous faire découvrir sa ville et les mœurs de son pays.

Les pratiques des "roulages" à Kinshasa, c'est-à-dire les policiers de la circulation, ont été largement mis en avant entre descriptif et altercation vivifiante… Mais ce qui a surtout attiré mon attention, c’est la rubrique "Quoi de neuf?" avec son post du 14 février intitulé: "Appel à contribution achat matériel".

Cédric revisite la "Tontine" africaine en direct sur son blog. Souhaitant se lancer dans le son et la vidéo pour diffuser des documentaires ou interviews filmés sur son blog, il souhaite disposer d'«une bonne camera, d’un bon ordinateur, de préférence un Mac et il faudra aussi que j’apprenne à filmer et surtout à traiter les vidéos.»

Pour ce faire, Cédric utilise son blog pour demander à la communauté de contribuer financièrement. Il propose une tontine virtuelle où nous, lecteurs, pouvons suivre via les commentaires l’évolution des contributions – «un système de contribution transparent».

La suite sur: www.congoblog.net...

Lire aussi sur ce blog:

Le nouveau drapeau du Kosovo: premières diffusions sur Internet

En déclarant l'indépendance ce dimanche 17 février 2008, le gouvernement kosovar a également présenté le nouveau drapeau du Kosovo. Jusque là, la population albanophone du Kosovo se rassemblait derrière le drapeau rouge à aigle bicéphale noir de l'Albanie. Tant que le Kosovo n'était pas indépendant, la chose allait de soi, le drapeau albanais prenant une signification plus ethnique que nationale. Cependant, il était hors de question pour la communauté internationale d'accepter un même drapeau pour deux Etats tant le risque de confusion était grand mais également la crainte de la fondation d'une grande Albanie.

Par Mickaël Wilmart, Paris-Tirana, 20/02/2008.
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Comment faire un commentaire d'images (Spencer Platt)

Parmi les sujets soumis cette année à mes étudiants de master figurait cette proposition: “Analysez la photographie lauréate du World Press Photo 2007: Spencer Platt, “Young Lebanese Driving Through Devastated Neighborhood of South Beirut“, 2006 (Getty images)”. Les résultats de cet exercice, globalement décevants, suggèrent de revenir sur la mécanique du commentaire d'images.

Ce qui paraîtra le plus logique au débutant, c'est de commencer par décrire la photographie. Qu'est-ce qu'on y voit? Que font ces gens? Etc. Erreur. La description d'une image est déjà un travail qui en oriente la lecture – et dans ce cas précis plus encore, car tout le problème que pose cette photographie tient précisément à son interprétation. La plupart des étudiants se lancent dans la description comme on se jette à l'eau. Sans voir que toute description referme et rétrécit l'image, sélectionne le sens avant même qu'on sache ce qu'il importe de voir. Sans comprendre qu'une image n'est jamais un ensemble objectif de formes au devant duquel il suffit de se porter, mais toujours un dispositif construit par son contexte d'énonciation, déterminé par les voies qu'il a suivi pour arriver jusqu'à nous.

Appliquons-nous la même lecture à une reproduction à l'encre quadrichromie en double page sur papier glacé, qui nous est arrivée dans les mains par l'intermédiaire du libraire, qu'à un tirage aux sels d'argent sur papier mat déchiqueté, sélectionné par nos soins dans la boîte à chaussures de l'archive photographique familiale? En réalité, face à une image, nous nous servons spontanément et sans même nous en apercevoir d'une grille d'interprétation sophistiquée, fruit d'une culture visuelle sauvage acquise depuis l'enfance. Le sens d'une image est d'abord défini par la façon qu'on a de la regarder, qui dépend des intentions prêtées à son auteur ou son diffuseur, généralement déduites de son apparence et du canal emprunté.

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Pourquoi Carla buzze

image Exceptionnelle fréquentation du billet "Pourquoi Carla pèse?", consulté plus de 28.000 fois par son permalink en l'espace d'une semaine, soit environ 20.000 lecteurs uniques, avec 51 commentaires validés (plus une dizaine de commentaires supprimés), battant ainsi tous les records d'audience sur ce blog (le précédent billet le plus consulté était "La valise rouge, ou le hors champ", du 02/11/2007, qui totalise 16.450 lectures).

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Inauguration du mémorial de Royallieu

En France, pendant l’Occupation, le camp de Royallieu est le deuxième en importance après celui de Drancy. Près de 45.000 personnes y sont passées, en provenance de toutes les prisons de France et à destination des camps nazis. Plus de la moitié ne sont pas revenues.

Pour importante qu’elle soit, cette histoire n’est pas connue du grand public, tandis que peu de chercheurs s’y sont intéressés.

L’une des raisons de la faiblesse historiographique vient sans doute de la destruction des archives du camp par l’armée allemande lors de son départ en 1944. La campagne de recherche conduite par la Fondation pour la mémoire de la déportation et par la mairie de Compiègne depuis l’année 2000 a néanmoins porté ses fruits : des documents ont été trouvés et rassemblés, côté allemand comme côté français, émanant des autorités administratives et politiques comme des internés eux-mêmes. Ils révèlent la complexité et les multiples enjeux liés à l’existence et au fonctionnement du camp, qui rendent difficile de se tenir à une seule monographie de son histoire. Ce qui s’est passé à Royallieu entre 1941 et 1944 renvoie simultanément à la politique d’occupation allemande, aux rapports entre Vichy et les Allemands, mais aussi aux conflits du pouvoir nazi, entre centre (Berlin) et périphérie (le commandement militaire allemand en France), comme entre l’armée allemande et la Gestapo.

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Parution "Photographies", n°1, mars 2008

A noter la parution dans les prochains jours de la nouvelle revue anglaise Photographies, éditée par Routledge – dont le premier numéro accueille une traduction d'un article de votre serviteur: inutile de dire qu'elle bénéficie ici d'un préjugé tout ce qu'il y a de favorable!

Sommaire

  • Daniel Rubinstein, Katrina Sluis, "A Life more Photographic. Mapping the Networked Image"
  • Gail Baylis, "Remediations. Or, when is a Boring Photograph not a Boring Photograph?"
  • Nina Lager Vestberg, "Archival Value. On Photography, Materiality and Indexicality"
  • Juha Suonpää, "Blessed be the Photograph. Tourism Choreographies"
  • Jessica Catherine Lieberman, "Traumatic Images"
  • André Gunthert, "Digital Imaging Goes to War. The Abu Ghraib Photographs"

Contact: Liz Wells, Faculty of Arts, Scott Building, University of Plymouth, Drake Circus, Plymouth PL4 8AA, UK, e-mail: photographies(à)plymouth.ac.uk.
Accès web (payant): www.informaworld.com...

Shoah: pourquoi un nom de cinéma?

«Un lycéen sur deux ignore ce qu'est la Shoah» a affirmé aujourd'hui sur RTL le ministre de l'éducation. Mais qui connait vraiment le sens de ce mot? Le grand écrivain et philologue Henri Meschonnic indiquait en 2005 dans les colonnes du Monde que ce terme, dans la Bible, «désigne une tempête, un orage et les ravages (...) laissés par la tempête dévastatrice». Autrement dit «un phénomène naturel», du même ordre que l'ouragan Katrina. Il rappelle que son usage, en français, s'est imposé à la suite du film éponyme de Claude Lanzmann, en 1985 (tout comme celui du terme "holocaust" en anglais, avait suivi le feuilleton télévisé du même nom, diffusé en 1978).

Selon Meschonnic, l'usage du mot "shoah" pour désigner le génocide «est une pollution de l'esprit». «Tout se passe comme si Claude Lanzmann, l'auteur du film Shoah, identifiait son film à la nomination de l'innommable même, ayant choisi ce nom hébreu, de son propre aveu, parce qu'il ne connaît pas l'hébreu (Libération du 24 janvier 2005) : "J'ai choisi ce nom parce que je ne comprenais pas ce qu'il voulait dire". Où se mêlent l'idée de "destruction" et "aussi bien (celle d')une catastrophe naturelle". D'où est privilégié l'"opaque", renforçant ainsi l'identification entre l'innommable au sens d'une horreur que le langage ne peut pas dire, et l'effet de nom "éponyme", "acte radical de nomination", qu'il s'approprie: "L'auteur de la Shoah, c'est Hitler. Lanzmann, c'est l'auteur de Shoah".»

Je ne suis pas certain que l'usage d'un nom de cinéma soit la meilleure façon de favoriser la compréhension d'un événement. Puisque notre gouvernement sollicite beaucoup la discipline historique, il peut être utile de lui rappeler que le plus grand spécialiste en la matière, Raul Hilberg, avait sobrement intitulé son maître livre: La destruction des Juifs d'Europe (Fayard, 1988). Pour ma part, je continue à utiliser le terme d'"extermination" qu'employaient les historiens avant le film de Lanzmann, qui qualifie avec précision et sans pathos inutile le processus appliqué par le régime nazi, tout en préservant sa dimension spécifique. On voudra bien ne voir dans cette position qu'un témoignage dépourvu de toute intention prescriptive.

Le déménagement de l'EHESS prévu pour 2009

image Après de longues négociations et de houleuses discussions internes, l'avenir immobilier des prochaines années de l'EHESS a pris une figure plus assurée avec l'assemblée générale du 8 février, qui a entériné le déménagement dans le courant de l'année universitaire 2008-2009 de l'administration et d'une bonne partie des centres de l'Ecole dans un bâtiment loué par la mairie de Paris, situé 11, rue du Pré, à proximité de la porte de la Chapelle (cliquer sur l'image pour d'autres aperçus). La plupart des enseignements resteront localisés au 105, bd Raspail.

Rappel des épisodes précédents: alors que la direction de l'EHESS planchait sur le scénario d'un déménagement de l'Ecole sur le futur site dit "cité des Humanités et des Sciences Sociales" à Aubervilliers à l'horizon 2012, le durcissement des obligations de santé publique a précipité l'obligation de quitter la Maison des sciences de l'homme, localisation historique de l'EHESS depuis 1975 au 54, bd Raspail, pour procéder à son désamiantage. La date butoir pour libérer ces locaux est fixée à la rentrée 2008. Cette échéance étant incompatible avec le scénario "cité des Humanités", une première localisation tampon est alors proposée par le ministère de la recherche, à Aubervilliers, sur la parcelle 521. Cette proposition suscite une forte opposition au sein de l'Ecole, manifestée par plusieurs prises de position dans la presse, qui soulignent l'état d'impréparation du site et ses difficultés d'accès. L'assemblée générale des enseignants du 17 novembre 2007 se prononce à l'unanimité contre ce projet, et donne mandat à la présidente, Danièle Hervieu-Léger, d'explorer d'autres pistes, notamment en liaison avec la mairie de Paris.

Au cours du mois de janvier se concrétise l'hypothèse de reloger les bureaux de l'Ecole sur le site du 11, rue du Pré, actuellement occupé par l'administration postale. Outre des dimensions compatibles avec cet hébergement, celui-ci présente l'avantage d'une desserte par le métro. Il reste toutefois plusieurs problèmes, notamment celui du déménagement des bibliothèques des centres, ainsi qu'une présence d'amiante (sous forme encapsulée, et donc neutralisée). Ces dossiers doivent faire l'objet d'examens complémentaires. Estimant qu'aucune meilleure proposition n'est susceptible de se présenter, l'assemblée des enseignants s'est prononcée le 8 février en faveur de cette option de relogement provisoire. En raison des difficultés matérielles soulevées par un déménagement d'une telle ampleur, il est probable que celui-ci aura lieu dans le courant de l'année universitaire 2008-2009. L'assemblée a également émis le voeu d'un retour au 54, bd Raspail, après l'achèvement du désamiantage, évoquant une "trilocalisation" de l'Ecole à l'horizon 2012 (site Aubervilliers, site Raspail, site Jourdan).

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It's the democracy, stupid!

image Bon papier d'Eric Aeschimann ce matin dans Libération, qui liste les ingrédients du malaise qui s'aggrave face aux errements apparents du système démocratique, illustré notamment par le récent livre d'Alain Badiou, mais aussi par la multiplication de témoignages en faveur de l'abstention, dont je retiendrai par exemple celui, éclairant, d'Agnès Maillard, du Monolecte.

Je comprends parfaitement et partage à plus d'un titre la déception d'Agnès. Mais je me demande quand même si sa réponse ne revient pas à jeter le bébé (la démocratie) avec l'eau du bain (la mécanique électorale). Cas concret non politique: un étudiant me demande rendez-vous pour une inscription en thèse. Le doctorat est un engagement sur plusieurs années, qui suppose un investissement certain de la part du directeur, et passe donc par un nécessaire processus de sélection. Mais si l'étudiant m'est inconnu, de quels éléments puis-je disposer pour faire le bon choix? L'affaire va se régler en général par la lecture du projet de thèse et un rendez-vous d'une heure. Cette pratique, on l'imagine, ne prémunit qu'à peine contre de graves déconvenues. Un étudiant peut très bien m'avoir ébloui en rendez-vous et s'avérer parfaitement exécrable dans la durée (inutile de préciser qu'il s'agit là d'un exemple imaginaire - tous mes étudiants sont bien sûr délicieux...).

Face à ce risque, un collègue m'explique qu'il a décidé de n'inscrire que des étudiants avec lesquels il a déjà travaillé en master. Cette expérience lui donne une information beaucoup plus complète sur les capacités du candidat et les moyens d'un jugement bien mieux assis. On ne peut bien sûr pas comparer terme à terme cet exemple avec le choix d'un dirigeant politique. Mais ce cas montre qu'il est possible de réfléchir à d'autres systèmes de sélection. L'appareil électoral en vigueur ne nous donne pas les moyens d'arbitrer en connaissance de cause entre des personnalités ou des compétences: il nous permet de sélectionner des campagnes, et il faut reconnaître qu'il le fait avec une grande efficacité. Que ce type de prestation ne confère aucune sorte de garantie sur l'effectivité d'un mandat ne devrait pas nous surprendre. Si nous ne sommes pas satisfaits des résultats que produit ce système, nous devrions pouvoir le modifier pour faire porter le mécanisme de sélection sur ce que nous souhaitons vraiment choisir. Et ne pas désespérer de la démocratie.

Les écrivains sont vos libraires

image On s’est tellement entendu dire, toute cette année, qu’à se mêler de parler des livres on interfère avec le jardin réservé des libraires, que depuis quelque temps je ne parle même plus ici des livres que je reçois ou lis, et c’est sans doute un virage global: côté Internet, on aurait préféré évidemment d’autres modes d’association ou d’invention, mais, après tout, Internet trouve d’abord sa pertinence à ce qui se crée, s’expérimente et se diffuse par Internet même. Il n’a pas vocation de «media», mais est vecteur autonome, qui superpose ses pratiques à celles existantes.

La littérature qui peu à peu y trouve place, ou la critique qui peu à peu s’y établit, est littérature ou critique à part entière, nous pouvons donc très bien nous occuper seulement de ce qui se passe (se publie) en ligne. C’est bien plus dramatique pour les instances critiques traditionnelles, qui s’érodent si vite, ou courent après nos blogs, et encore plus dramatique, je n’arrête pas d’y insister, pour l’université globalement absente du Net, alors que c’est le principal lieu ou lien de travail des étudiants eux-mêmes, y compris dans le rapport avec leurs enseignants.

Par François Bon, Le Tiers Livre, 15/02/2008
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