De gauche à droite: Louis Althusser (1918-1990), Raymond Aron (1905-1983), Samuel Beckett (1906-1989), Albert Camus (1913-1960), René Char (1907-1988), Maurice Merleau-Ponty (1908-1961), Jean-Paul Sartre (1905-1980).

Il n'existe aucune autre photo connue des grands écrivains de l'après-guerre dans une situation de nudité intime. Au lieu de l'ambiance de Saint-Germain-des-Prés, emblématisée par une iconographie abondante, cette image évoque plutôt la figure de Bardot et l'univers cinématographique, voire, comme le note Yves Michaud, les prostituées de Brassaï. Cette conjonction provoquante est évidemment riche de sollicitations pour l'imaginaire, mais on ne peut s'étonner que son interprétation s'accompagne d'une ambigüité foncière.

Même si c'est de bonne guerre de la part des collaborateurs de l'Obs, ramener les réactions à cette couverture à un simple prurit intégriste n'est pas une réponse satisfaisante. Ce qui est frappant au contraire, c'est la spontanéité et l'ampleur de la réprobation, qui ont fait de cet épisode le premier gros buzz image de ce début d'année. Ce qui, compte tenu de la place relative de Beauvoir dans la hiérarchie de l'actualité, est tout de même plutôt surprenant. Hommage ou sensationnalisme? N'en déplaise à l'Obs, l'un n'exclut pas l'autre, et cela aurait pu être un choix plutôt malin de la part de l'hebdomadaire que d'allier ainsi l'utile à l'agréable. Mais trois autres facteurs sont venus brouiller ce calcul.

Le premier est un effet de contexte purement conjoncturel. Plusieurs des réactions à la publication ont évoqué le cas de la nageuse Laure Manaudou, dont des photos et vidéos intimes avaient été diffusées sur internet peu avant Noël, à l'occasion de sa rupture avec son ancien petit ami. La période des fêtes avait fait assister à plusieurs autres affaires mettant en jeu le dévoilement de l'intimité par des images salaces, notamment la publication par le torchon Entrevue de photos en petite tenue de la nouvelle miss France, Valérie Bègue. Appartient également à cette lignée l'épisode de l'officialisation de la relation entre Nicolas Sarkozy et Carla Bruni, dont de nombreuses images dénudées ont également ressurgi en ligne. Chacun de ces cas est particulier et engage des logiques différentes. Mais on peut observer que l'accumulation de ces diverses affaires a produit un effet de mise en série – parfaitement illustré dans l'Obs lui-même, dont le fameux numéro du 3 janvier contient un article intitulé "Cybertyrannie", qui juxtapose Manaudou, Bègue et Big Brother dans un "décryptage" sans surprise.

Un effet de contexte peut-il modifier la lecture d'une image? En la matière, il y a deux écoles. Ceux qui pensent que tout se passe dans l'image. Ceux qui pensent que, quoiqu'il en soit de ce que montre l'image, la façon dont on la lit est principalement déterminée par des effets de récits et/ou de contexte. Je me situe sans hésitation dans la deuxième catégorie (ce qui me vaut de me faire traiter de "marxiste" par les tenants de l'école formaliste, comme Françoise Heilbrun, conservatrice au musée d'Orsay, pour qui ce terme n'est probablement pas un compliment). Lorsqu'on sait que la même photographie avait servi de couverture au magazine Lire en octobre 2006 (n° 349), sans susciter la moindre levée de boucliers, on comprend que le buzz de l'Obs nous offre en réalité une belle démonstration, quasi expérimentale, de la validité de la position contextuelle.

L'accumulation durant une courte période de scandales médiatiques associant photographies de nu et violation de l'intimité ont alimenté un sentiment d'exaspération croissant qui a influé sur la réception de cette couverture. Quoique le cas Manaudou n'ait strictement rien à voir avec la photo d'Art Shay, tous ceux qui ont spontanément associé ces deux histoires ont attesté noir sur blanc la perception d'un effet d'escalade, où les fesses de Simone de Beauvoir jouent si l'on peut dire le rôle de la goutte qui fait déborder le vase. Toutes les justifications du Nouvel Obs ne valent rien devant la puissance de cette représentation navrée d'une société en train de sombrer dans le trash et la pipolisation de tout et n'importe quoi. Dire que l'Obs a souffert des retombées du style Sarkozy serait à peine un raccourci.

Le deuxième facteur de brouillage est la retouche de l'image de couverture, décrite dès le 5 janvier par le photographe Philippe De Jonckheere sur son blog. En signalant cette analyse, j'allais à mon tour contribuer au buzz, en matérialisant la comparaison iconographique qu'elle évoque, bientôt reprise par Arrêt sur images et plusieurs autres sites. Offrant un argument qui fait pencher la balance du côté de l'exploitation sensationnaliste, la retouche est évidemment minimisée par l'hebdomadaire: «Il ne faut pas exagérer, on n'a pas fait un lifting! On a un peu atténué les contrastes qui faisaient bizarre au niveau de ses jambes», réplique Michel Labro, énervé.

Il y a deux façons d'évacuer la question de la retouche: la première est de la décrire comme une intervention mineure, la seconde de faire le constat de l'universalité de cette pratique, éventuellement associé à celui de la non-objectivité du dispositif («La surexposition, la couleur, le format, la netteté, bref le choix de ces outils n'est pas neutre et ne l'a jamais été», écrit Luc Perenom sur ARHV). Etant moi-même tout à fait convaincu de cette dernière position, je n'ai jamais dénoncé sur ce blog une retouche en tant que telle. Mais je remarque une chose. Dès lors que la retouche est une pratique si répandue dans l'édition, comment se fait-il qu'aucun directeur de publication n'accepte d'en endosser la responsabilité? Même dans le cas pourtant très apparent du gommage des bourrelets présidentiels par Paris-Match l'été dernier, la rédaction n'admettait tout au plus qu'avoir "allégé les ombres".

Pour discuter utilement du problème, il convient de préciser quelques points. Là où le français ne dispose que du terme "retouche", l'anglais différencie nettement le postprocessed du doctored. Même si la frontière n'est pas toujours facile à établir, il importe en effet de distinguer ce qui relève du post-traitement – travail d'équilibrage et d'interprétation global, similaire à celui qu'on pouvait autrefois effectuer en laboratoire, et qui concerne habituellement l'image dans son ensemble – d'un travail de modification ou d'altération, qui porte généralement sur une partie déterminée de l'image, et mérite seule le nom de retouche proprement dite. Ces divers degrés d'intervention ne s'appliquent pas indifféremment à n'importe quelle image. Dans le domaine des médias d'information, on ne traitera pas de la même manière une photographie de reportage ou une image d'illustration à vocation décorative. Dans le premier cas, le post-traitement est toléré, à condition de rester relativement léger; dans le second, la retouche franche est au contraire parfaitement admise.

Dans la fiction de l'intangibilité de l'image photographique chère à la presse d'information, la retouche reste un acte immoral, qu'aucun responsable éditorial n'est prêt à assumer. Lorsque l'intervention est irréfutable, l'astuce consiste à essayer de faire passer la retouche pour une opération de post-traitement. "Alléger les ombres" ou "atténuer les contrastes" revient ici au même: une simple opération technique qui relève de la faculté d'interprétation et ne remet pas en cause l'objectivité de l'enregistrement. Cette justification n'est pas qu'une coquetterie moralisante. Elle a aussi une dimension juridique qui n'est pas négligeable, car une altération de l'image constituerait une atteinte au copyright de l'auteur.

image La photo d'Art Shay dans l'Obs relève-t'elle du postprocessed ou du doctored? Premier problème: l'image utilisée en couverture se trouve répétée en pages intérieures, mais avec un traitement différent (voir ci-contre le même détail de l'image de couverture, à gauche, et de celle reproduite en page 9 de l'hebdomadaire, à droite). Cette différence, qui présente le désavantage de rendre les modifications de l'image manifestes, ruine également l'argument de la marge d'interprétation de l'éditeur. Par ailleurs, l'"atténuation des contrastes" revendiquée par Michel Labro est une excuse embarrassante. En effet, cette opération est précisément celle à laquelle on recourt lorsqu'on veut faire paraître plus jeune un visage ou un corps marqué par les ans. Mais l'intervention va bien au-delà. Outre un estompement très visible du bord inférieur droit de l'image, on peut vérifier sur le détail ci-contre que la photographie n'a pas été seulement éclaircie (dans sa moitié supérieure), mais également assombrie (dans son tiers inférieur). Il s'agit donc d'un ensemble de modifications complexes, qui interviennent sur différentes parties de la photo. Dans ce cas, on ne peut plus parler de post-traitement, mais d'une véritable reconstruction de l'image.

Traiter un document historique étonnant et précieux comme une vulgaire illustration: tel est le comportement paradoxal auquel nous fait assister l'hebdomadaire. L'effet de déréalisation produit par ce procédé est clairement perceptible. En 1952, Beauvoir a 44 ans. Le galbe affriolant résultant de la reconstruction n'a plus grand chose à voir avec cette réalité chronologique. La couverture de l'Obs nous propose une Simone de synthèse, rajeunie d'une bonne dizaine d'années. Cette métamorphose ne gêne en rien la direction du magazine? Voilà une information qui devrait préoccuper ses lecteurs réguliers.

C'est ici qu'on peut faire intervenir le troisième facteur. Quelle que soit la bonne foi des auteurs de cette opération, le moins qu'on puisse dire est qu'ils n'ont pas été entendus ni compris. Outre l'effet de contexte souligné plus haut, un autre élément doit être pris en considération pour expliquer la différence de réception entre la couverture de l'Obs et celle de Lire. La lecture d'une image est aussi influencée par son énonciateur. La perception immédiate de cet hommage maladroit comme une dérive sensationnaliste traduit l'état du crédit intellectuel accordé à l'hebdomadaire. Dans un billet, un lecteur liste quelques-uns des sujets récemment traités dans ses colonnes: «Placez votre argent. Combien gagnent les dirigeants. Les hommes les plus riches de France. Les Juifs. L’Opus Dei. Le Vatican. Les Arabes. L’islamisme. La corruption. La justice. La pornographie. Les sectes. Le marché des religions. L’immobilier. Le sida. Les immigrés. Surtout, l’argent. L’argent. La seule valeur sûre, pour ces gens.»

L'établissement de la valeur d'une marque ou sa modification est un processus qui prend plusieurs années. C'est à partir de cette observation de longue durée que le public réagit aux propositions d'un organe de presse. Plutôt que de se moquer de Schneidermann, les dirigeants de l'Obs feraient mieux de s'interroger. L'accueil qui a été réservé à leur tentative témoigne d'un affaissement inquiétant de leur crédibilité. Les fesses de Beauvoir sont au-dessus de leurs moyens: telle est la dure leçon du buzz.