Speaking of pictures. Le baiser de l'hôtel de ville
Par André Gunthert, mercredi 19 décembre 2007 à 05:00 (8327, permalink, rss co) :: En images
Quelle différence y a-t-il entre une mise en scène publicitaire et une photographie de reportage? L'exemple célèbre du "Baiser de l'hôtel de ville" nous montre que la distance a pu être moins grande que ce qu'on imagine communément. Robert Doisneau (1912-1994) est en 1950 un photographe confirmé, membre de l'agence Rapho, dont les activités vont des portraits de vedettes de cinéma aux vues de la banlieue parisienne en passant par les reportages industriels. Un vaste éventail auquel Doisneau imprime sa marque de fabrique: le sceau de la "photographie humaniste", une esthétique où prime la dimension humaine. C'est en toute connaissance de cause que le magazine américain Life lui passe commande d'une série de photographies destinées à former la partie visuelle d'un reportage.
La charmante impudeur des jeunes couples parisiens qui s'embrassent dans la rue forme un sujet folklorique et pittoresque. Tout est inventé dans cette double page: des photographies, faux instantanés composés à dessein, aux légendes, qui donnent prétendument la parole au photographe (“My camera exposure was five seconds. The kiss took somewhat longer”; le temps d'exposition de l'appareil était de cinq secondes. Le baiser aura duré un peu plus longtemps). Pourtant, à l'évidence, la rédaction n'y a pas vu malice. Pour le grand magazine illustré, il s'agit d'un traitement éditorial ordinaire. La réalisation d'un véritable reportage sur un thème aussi léger aurait demandé un temps disproportionné et soulevé d'insurmontables problèmes de droit à l'image. Doisneau sait que Life refuserait de vrais instantanés, dont la publication risquerait d'avoir des suites juridiques. Il met donc à profit sa maîtrise des images sur le vif pour en recréer fidèlement les conditions et l'aspect, avec ses flous de mouvement et ses détails inattendus.
Parmi la série des photographies du reportage, ce n'est pas le "Baiser de l'hôtel de ville" que le magazine met en avant. Cette image passe inaperçue jusqu'à ce que Victor Francès la sélectionne pour l'éditer en poster en 1986. Reprise en couverture de Télérama, en carte postale, en calendrier, en puzzle, en rideau de douche, etc., le "Baiser" devient l'une des plus célèbres photographies au monde. Dans l'intervalle, sa signification a changé du tout au tout. Plus de vingt-cinq ans après sa prise de vue, il ne s'agit plus d'une photographie d'actualité, mais d'une icône nostalgique d'un Paris disparu.
Ce succès trop visible entraîne son cortège de désagréments. Plusieurs personnes croient se reconnaître dans l'image. En 1992, Denise et Jean Lavergne réclament 500.000 francs de dommages et intérêts au photographe. Ces actions ont pour conséquence de mettre en lumière les secrets de fabrication de l'image. Interrogé, Doisneau indique qu'il n'aurait “jamais osé photographier comme ça des amoureux qui se bécotent dans la rue, ce sont rarement des couples légitimes”. En 1991, Françoise Bornet se fait connaître: c'est elle qui figure sur l'image, avec son amoureux de l'époque, Jacques Carteaud. Croisant les deux jeunes gens à la terrasse d’un café, près du cours Simon dont ils étaient élèves, Doisneau les avait sollicités pour poser le surlendemain.
La divulgation du caractère mis en scène de l'image ne semble pas en avoir altéré la magie. A moins que ce soit précisément cette péripétie rocambolesque qui lui ajoute un supplément d'âme. L'un des rares tirages originaux de la photographie, mis en vente en 2005 par Françoise Bornet, a été acquis pour la somme record de 184.960 euros.
Illustration: "Speaking of pictures...", reportage illustré de photographies par Robert Doisneau, Life, 12 juin 1950, p. 16-17.
Extrait de l'ouvrage: La Fabrique des images contemporaines, textes de Christian Delage, Vincent Guigueno et André Gunthert, éditions du Cercle d'art, 192 p., 101 ill. coul., 45 €, ISBN: 978-2-7022-0840-3 (publié avec l'autorisation des éditions du Cercle d'art).
Tags: histoire photo, illustration


Commentaires
1. Le mercredi 19 décembre 2007 à 16:57, par guy borremans
2. Le mercredi 19 décembre 2007 à 19:07, par Hughes Leglise-Bataille
3. Le mercredi 19 décembre 2007 à 19:57, par Jean
4. Le mercredi 19 décembre 2007 à 23:40, par mal exprimé
5. Le samedi 12 janvier 2008 à 21:41, par lucie
6. Le dimanche 13 janvier 2008 à 07:50, par André Gunthert
7. Le dimanche 13 janvier 2008 à 12:50, par lucie
8. Le mercredi 16 janvier 2008 à 10:34, par Jean
Ajouter un commentaire
Les commentaires pour ce billet sont fermés.