La presse classique l'a admis: pour exister, il n'y a pas le choix, il faut avoir sa fenêtre en ligne. Tout le monde mijote donc de concert dans la marmite du net. Mais ce n'est pas parce qu'on a une url qu'on est forcément un nouveau média. Un bon truc pour faire la part des choses est d'observer la façon dont sont traitées les applications web. Tiens, Facebook, au hasard: “nonfiction.fr propose cette semaine un dossier complet autour du phénomène FaceBook et de l'internet social”. Voyons ça.

Ca commence fort par un long article intitulé "Amitiés virtuelles et nouveau narcissisme", par Christine Rosen. “Pendant des siècles, les riches et les puissants ont illustré leur existence et leur rang à travers des portraits peints.” Prend ça, lecteur: une bonne grosse louche de vérité historique qu'on a lu un peu partout (ce serait pas dans Walter Benjamin, des fois?), qui vous cale la démonstration, tout en montrant l'étendue de la culture et la hauteur du raisonnement. Ca continue sur le même registre des analyses à la hache et des généralités à la truelle, relevées des indispensables références socio-chic (en ce moment: Milgram, Granovetter), sans oublier quelques études ultra pointues menées par des labos de psychologie cognitive ou le Pew Internet and American Life Project. Tout ça pour en arriver où? A une idée dont, comment dire, on se doutait un peu depuis le début: les réseaux sociaux sont un espace d'exhibition, où les usagers cachent leur vraie identité (mais il y a néanmoins des risques à s'exposer ainsi), les amis de Facebook ne sont pas de vrais amis (mais souvent des violeurs qui vous attendent au coin du bois), tout ça nous détache de la “sphère réelle” – de la bonne vieille amitié rugueuse cuite au feu de bois. Autrement dit: à peu de choses près le même article qu'on avait lu en 1986 sur les jeux vidéos, responsables comme chacun sait du suicide en masse de tribus entières de jeunes Japonais décérébrés.

On retrouve ensuite l'inévitable comptage des friends des personnalités politiques (Obama, vainqueur) qui, c'est bien connu, se collent comme des bernicles à tout rassemblement de plus de trois personnes – et dont l'activisme en ligne fournit accessoirement une matière bienvenue au journalisme en mal de marronniers. A compléter par l'indispensable "Polémique sur l'arrivée de la publicité sur Facebook" – que vous avez déjà lu partout, du Monde au Figaro. Il n'y manque que le compte rendu du tristement célèbre The Cult of the Amateur d'Andrew Keen. — Pardon! Il est remplacé par la critique (heureusement acerbe) de son équivalent français, encore plus sinistre: La Dictature du Moi-je, par Eric Decouty. Ca y est, vous savez tout sur Facebook et les réseaux sociaux? Ah, s'il vous plaît, ne quittez pas le magasin sans votre guide de l'utilisateur: "Comment protéger sa vie privée sur Facebook". — Bien compris le message?

Que Libé tape sur internet, c'est corporatiste, c'est normal. Mais retrouver les mêmes âneries, le même angle d'attaque globalement débilisant sur un nouveau média, il n'y a pas de quoi être fier. “Comprendre Facebook?” Partez d'un principe simple: celui qui vous dit aujourd'hui qu'il sait ce qu'est Facebook et à quoi il sert est un blagueur ou un ignorant. Parce que les usages de cet outil, comme ceux de Del.icio.us ou de Flickr hier, sont inventés au jour le jour par ceux qui s'en servent. Et parce qu'à la différence des autres plates-formes collaboratives, l'usage de Facebook n'ouvre à chacun qu'une toute petite fenêtre, celle de son groupe de friends – et on aura beau en avoir des centaines, on peut être au moins sûr d'une chose, c'est qu'il y en a d'autres qui s'en servent différemment.

Plutôt que de reproduire les préjugés réflexes de quelques moralistes toujours prêts à penser plus vite que leur ombre, ce qui s'élabore confusément dans le tissu du web 2.0 demande d'abord à être observé. Tranquillement, en prenant son temps. A partir de la consignation dans la durée des comportements réels sur les plates-formes (plutôt qu'à partir d'un commentaire du New Yorker et d'une citation de Slate). De telles analyses existent. Elles nous apprennent beaucoup. Par exemple l'excellent article de Danah Boyd: "Pourquoi les jeunes adorent MySpace?", publié dans le passionnant dossier "Culture numérique, cultures expressives" dirigé par Laurence Allard dans Médiamorphoses, n° 21, sur lequel je reviendrai prochainement.