image Mes collègues historiens, lorsqu'ils discutent théorie de l'histoire, citent volontiers Hérodote, Michelet, Fustel, Bloch ou Veyne. Je n'ai pas souvenir (et serai ravi qu'on me rafraichisse la mémoire en cas d'erreur) de voir Darwin figurer parmi leurs principales références. C'est un tort. Lorsqu'on étudie les pratiques visuelles, on croise couramment d'autres approches – notamment l'histoire de l'art, l'histoire des techniques ou l'histoire des sciences –, qui nous aident à prendre du recul. Personnellement, je regrette beaucoup que les historiens de l'événementiel n'aient pas plus d'occasions de se confronter à l'histoire naturelle. C'est grâce à Stephen Jay Gould – l'un des plus grands historiens du XXe siècle et, avec Ricoeur, l'un des penseurs les plus profonds et les plus subtils de la temporalité –, que j'ai pour ma part découvert les capacités de questionnement de cette autre science historique, celle du vivant, qui a tant à voir avec la nôtre et tant à lui apporter.

Un exemple parmi d'autres – en forme de signalement pour la liste des cadeaux de Noël: le dernier ouvrage traduit en français de Richard Dawkins, professeur de biologie à Oxford et auteur du Gêne égoïste (Odile Jacob, 1996). Dans Il était une fois nos ancêtres. Une histoire de l'évolution (une traduction un peu fade du bien meilleur: The Ancestor's Tale. A Pilgrimage to the Dawn of Evolution, Houghton Mifflin Co, 2004), Dawkins décide de renverser le sens du récit. Au lieu d'une chronologie qui se déroule du passé à nos jours, il suit le fil de l'évolution à l'envers, s'éloignant du présent pour s'enfoncer vers l'origine. Le recours au modèle du pélerinage (ou de la machine à remonter le temps) a ici un but bien précis: désarçonner l'interprétation finaliste de l'histoire évolutive, qui découle tout naturellement de la vision rétrospective. Je n'ai le livre que depuis hier, et n'en ai parcouru que les quatre-vingt premières pages. Je ne sais pas encore si ce retournement de perspective tient ses promesses (j'ai l'impression que la composition de l'ouvrage, sous la forme de "fiches-cuisines" relativement indépendantes, facilite cette inversion). Mais je suis convaincu d'emblée de la fécondité du schéma, qui redéfinit immédiatement les enjeux de l'histoire autour de la notion de causalité, quelque soit le sens de la flèche du temps, et qui suggère de nous interroger sur la fausse ingénuité de nos outils de récit.

  • Richard Dawkins, Il était une fois nos ancêtres. Une histoire de l'évolution (trad. de l'anglais par Marie-France Desjeux), Paris, Robert Laffont, 2007, ill. index, 29 €.