L'album-photo définitif sur Hergé?
Par André Gunthert, dimanche 9 décembre 2007 à 13:37 (683, permalink, rss co) :: Publications
Publié à l'occasion du centenaire de Hergé, cet épais volume d'un millier de pages, rédigées par l'ancien secrétaire de la fondation Hergé, avait été annoncé à grands coups de trompe comme la biographie "définitive" de Georges Remi. J'ai péniblement atteint la page 265 et ne suis pas sûr de poursuivre beaucoup au-delà – ce qui, pour un tintinophile, ne me paraît pas un signe très encourageant. Avoir nagé jusqu'à plus soif dans les archives du maître n'est visiblement pas une condition suffisante pour produire un essai historique digne de ce nom. A défaut d'un compte rendu proprement dit, je préfère m'acquitter d'un signalement en forme de recueil d'impressions non définitives, mais déjà marquées par la déception.
Pour autant qu'on puisse en juger après une lecture si brève, l'ouvrage me paraît souffrir de trois défauts rédhibitoires: un gros plan permanent sur Hergé, qui laisse constamment de côté les éléments de contexte. Impossible, en lisant l'ouvrage de Goddin, de connaître ce qui fait l'ordinaire d'une carrière d'illustrateur, de la pratique publicitaire ou de l'édition illustrée de l'époque. Sans cet arrière-plan, on ne comprend pas non plus ce qui fait les qualités propres du dessinateur. Cette constante myopie devient des plus gênantes au moment de l'évocation des rapports à la grande histoire, qui prend un tour volontiers bêtifiant: «En Allemagne, un homme infiniment plus dangereux que Rastapopoulos vient de gagner les élections. (...). Adolf Hitler a les pleins pouvoirs» (p. 189). No comment.
Le deuxième défaut n'est pas moins ennuyeux pour une biographie de dessinateur: c'est l'absence de toute discussion esthétique de l'oeuvre, de ses caractéristiques, de ses progrès ou de ses faiblesses. Conséquence de la posture nécessairement laudative ou défensive de l'auteur, son approche reste purement descriptive et ne prend jamais le risque du jugement de goût. Mais cette approche se heurte au troisième défaut de l'ouvrage: le choix d'une iconographie toute entière centrée sur le personnage de Hergé, à travers un album-photo des plus fourni, mais qui ne laisse que la portion congrue à l'oeuvre. Même pour un public d'aficionados, l'évocation des travaux publicitaires, des premiers pas de Quick et Flupke ou les comparaisons de version (un élément fondamental dans la compréhension de l'évolution de l'oeuvre) risquent de rester lettre morte, si l'on ne dispose pas, à côté de la biographie de Goddin, d'une autre source venant corriger ce défaut – comme par exemple: Hergé, 1922-1932, les débuts d'un illustrateur, de Benoît Peeters (Casterman, 1987).
Ce choix apparait d'autant plus regrettable lorsqu'on sait que l'ouvrage est une commande des éditions Moulinsart, unique propriétaire des droits de l'oeuvre d'Hergé, qui monnaye fort cher chaque trait de crayon du maître, et qui était par conséquent le seul éditeur à même d'affronter le défi que représente l'illustration d'une telle biographie. Reste un bénéfice secondaire: pour l'historien de la photographie, Lignes de vie propose l'ouvrage à caractère historique le plus illustré paru à ce jour, et témoigne, grâce à l'attention portée à la mémoire de Georges Remi, de l'importance de l'archive photographique dans la vie d'un contemporain du XXe siècle. Un légendage des plus approximatif ôte cependant beaucoup de son intérêt à cette iconographie.
- Philippe Goddin, Hergé. Lignes de vie, Bruxelles, éditions Moulinsart, 2007, 1006 p., nb ill. NB, 32 €.
Tags: archives, illustration


Commentaires
1. Le dimanche 9 décembre 2007 à 17:24, par Matou
2. Le dimanche 9 décembre 2007 à 17:37, par André Gunthert
3. Le dimanche 9 décembre 2007 à 18:23, par Matou
4. Le mardi 11 décembre 2007 à 22:15, par Zmylpat007
5. Le samedi 15 décembre 2007 à 09:05, par André Gunthert
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