Le deuxième défaut n'est pas moins ennuyeux pour une biographie de dessinateur: c'est l'absence de toute discussion esthétique de l'oeuvre, de ses caractéristiques, de ses progrès ou de ses faiblesses. Conséquence de la posture nécessairement laudative ou défensive de l'auteur, son approche reste purement descriptive et ne prend jamais le risque du jugement de goût. Mais cette approche se heurte au troisième défaut de l'ouvrage: le choix d'une iconographie toute entière centrée sur le personnage de Hergé, à travers un album-photo des plus fourni, mais qui ne laisse que la portion congrue à l'oeuvre. Même pour un public d'aficionados, l'évocation des travaux publicitaires, des premiers pas de Quick et Flupke ou les comparaisons de version (un élément fondamental dans la compréhension de l'évolution de l'oeuvre) risquent de rester lettre morte, si l'on ne dispose pas, à côté de la biographie de Goddin, d'une autre source venant corriger ce défaut – comme par exemple: Hergé, 1922-1932, les débuts d'un illustrateur, de Benoît Peeters (Casterman, 1987).

Ce choix apparait d'autant plus regrettable lorsqu'on sait que l'ouvrage est une commande des éditions Moulinsart, unique propriétaire des droits de l'oeuvre d'Hergé, qui monnaye fort cher chaque trait de crayon du maître, et qui était par conséquent le seul éditeur à même d'affronter le défi que représente l'illustration d'une telle biographie. Reste un bénéfice secondaire: pour l'historien de la photographie, Lignes de vie propose l'ouvrage à caractère historique le plus illustré paru à ce jour, et témoigne, grâce à l'attention portée à la mémoire de Georges Remi, de l'importance de l'archive photographique dans la vie d'un contemporain du XXe siècle. Un légendage des plus approximatif ôte cependant beaucoup de son intérêt à cette iconographie.

  • Philippe Goddin, Hergé. Lignes de vie, Bruxelles, éditions Moulinsart, 2007, 1006 p., nb ill. NB, 32 €.