Que ce travail ait considérablement fait bouger les lignes, on peut en prendre toute la mesure avec le compte rendu de Michel Guerrin. Car il n'y a que deux façons de comprendre cet article. Ou bien l'équipe qui anime la revue Etudes photographiques, l'une des meilleures revues de recherche au monde, a brusquement sombré dans l'incohérence, la médiocrité ou la folie. Ou bien Le Monde doit s'interroger sur sa couverture du champ de l'histoire visuelle.

Depuis un quart de siècle, grâce aux travaux de quelques pionniers, suivis par toute une génération de chercheurs, l'histoire de la photographie française a connu une expansion sans précédent. Des découvertes essentielles, des centaines d'archives et de fonds inédits ont été mis au jour et ont profondément renouvelé notre façon de comprendre le rôle historique du médium. De la Bibliothèque nationale au musée d'Orsay en passant par le nouveau Jeu de Paume, de magnifiques expositions ont accompagné cette révolution du savoir et ont ébloui le grand public. Conservateurs ou universitaires, tous les spécialistes du monde entier ont observé avec considération sinon avec envie les travaux de l'école française, régulièrement ponctués de publications – dont trois histoires de la photographie majeures et autant de revues de recherche parues en un peu plus de vingt ans. Quel pays développé peut prétendre rivaliser avec un tel tableau de chasse?

De cette belle effervescence, il n'est pas certain que les lecteurs du Monde aient été informés avec toute l'objectivité souhaitable. Depuis longtemps, plutôt que de se réjouir de cette heureuse évolution, Michel Guerrin peste, trépigne et grogne. La lecture de ses articles consacrés à l'historiographie du médium fait souvent penser à ce personnage d'Andersen qui, ayant reçu un petit éclat d'un miroir ensorcelé dans l'oeil, voit tout ce qui est grand et beau, déformé, petit et laid. Ce n'est d'ailleurs pas la première fois que nous manifestons publiquement notre désaccord avec lui. Plusieurs éditoriaux de la revue Études photographiques se sont étonnés de ses incompréhensibles contrariétés, de ses volte-face ou de ses excommunications.

On dira que c'est accorder beaucoup d'importance aux humeurs d'un journaliste. Mais pouvons-nous observer sans inquiétude le traitement arbitraire de notre spécialité dans les colonnes du principal organe culturel français? Les qualités manifestes d'équilibre et de pondération de son compte rendu de L'Art de la photographie devraient ici servir de signal. Rédiger tout un article sans même signaler l'une des caractéristiques les plus apparentes du volume – une illustration entièrement en quadrichromie – ne relève pas seulement de l'omission. Expliquant un prix certes élevé (mais équivalent à celui auquel fut commercialisé la première édition de la Nouvelle histoire de la photographie de Michel Frizot, pourtant largement subventionnée par l'État: 1200 FF en 1994), ce trait marque une nouvelle étape au sein du genre. Il est aussi le signe du respect du lecteur qui distingue la célèbre collection qui nous a accueillis. Familière aux historiens d'art, celle-ci entend vulgariser les travaux les plus récents de la recherche en direction d'un public exigeant.

Plusieurs des blâmes de Michel Guerrin sont issus de la méconnaissance de cette tradition. Que faut-il penser du reproche de ne pas retrouver la liste des maîtres et des hauts faits qu'il croit établie une fois pour toutes? L'histoire est notre métier. Ce n'est pas un palmarès. C'est un récit dont les évolutions ne doivent rien au caprice, mais qui suivent pas à pas le chemin de la vérité. Nous nous réjouissons de partager avec nos lecteurs les découvertes et les nouvelles interprétations qui font de L'Art de la photographie une somme de haute volée, que nous avons voulu savante, vivante et passionnante. Ce volume n'est certainement pas exempt de défauts. Nous le savons mieux que personne – car on ne produit pas une telle synthèse sans de nombreux et douloureux renoncements. Faut-il pour autant la couvrir d'opprobre? Au final, la réponse est simple: avec ses travers, cet ouvrage n'en reste pas moins la meilleure histoire de la photographie publiée à ce jour.

Illustration: Lady Clementina Hawarden, Clementina and Florence Elizabeth, at 5 Princes Garden, v. 1859-1861, Londres, Victoria & Albert Museum.

Références: