Facebook is la bouteille à la mer
Par André Gunthert, dimanche 2 décembre 2007 à 19:27 (1657, permalink, rss co) :: Médias
Au service militaire, il y avait ceux qui y avaient été – et puis les autres. Ceux qui auraient bien aimé savoir, mais n'auraient jamais osé franchir la porte. A chaque époque ses plaisirs interdits. Facebook, c'est un peu comme le bordel de jadis. C'est du moins ce qu'on se disait en entendant Paul Amar nous assurer, la main sur le coeur, qu'il n'irait jamais en ces lieux. Mais qui n'en brûlait pas moins de regarder sous les jupes, entretenant, l'oeil égrillard, quelque jeunesse blonde au sourire ultra-brite.
Pour Paul Amar et tous les autres qui aimeraient bien savoir – mais n'ont pas forcément une fille d'ancien ministre déchu sous la main –, levons un coin du voile. Que se passe-t-il sur Facebook? Pour commencer par le commencement, dans Facebook, il y a le "is". Juste après la photo et le nom, comme dans Twitter, le "is" nous dit de nos amis le temps qu'il fait, l'endroit, l'humeur, ou rien. Comme l'embrayeur de Roman ou l'index de Rosalind, il n'est rien par lui-même, pure interface entre l'identité avouée et l'état revendiqué, petit transistor à un état qui réveille de l'engourdissement électronique.
Comme tout sur Facebook, on peut s'en servir ou pas. Il y a ceux qui toisent le "is", l'ignorent ou le négligent. Car le "is" parle anglais, c'est son malheur – comme tout le site qui n'a d'yeux que pour la jeunesse dorée des cités cosmopolites. Des factions militent pour disposer d'un Facebook qui s'exprimerait enfin dans la langue de Molière – un Facebook qui dirait "est", comme vous et moi, qui commanderait sa baguette et mettrait son béret.
Grossière erreur. L'anglais de Facebook sur les terres de Bourgogne ou de Brie, c'est comme l'accent de Jane ou de Romy. Un écran de fumée, un voile poétique, un pas de côté. Ceux qui ont connu le Flickr d'avant l'internationalisation regretteront toujours les expressions d'origine (aujourd'hui remplacées par: "Vous aimez vous amuser? Utilisez Flickr" – no comment). Certes, les anglophones aussi jouent avec leur "is", brodent, fleurissent et ne se bornent pas à la liste prémâchée des: "at home", "at work", "sleeping", etc. Mais on ne m'enlèvera pas de l'esprit que le vrai plaisir du "is" commence avec les langues romanes, ouraliennes, altaïques, dravidiennes, nigéro-congolaises – en un mot: toutes celles qui n'entravent que pouic à celle de Shakespeare.
Et là, admettons-le, les Français ont un coup d'avance. J'en connais des qui friment, qui les roulent, qui la jouent façon Clooney au Starbuck. Plaisantins! La vraie poésie du "is" sur Facebook-France, c'est de malmener tant l'axe syntagmatique que paradigmatique, pour créer ces monstres linguistiques aussi improbables que les acrobaties de Buster Keaton. Un de mes friends, bien inspiré, se décrit comme “is travailling, ce qui change un peu du working; c'est une façon plus française de travailler”. On ne saurait mieux dire.
Il y a un apprentissage du "is" sur Facebook. On commence petit bras, passant de “X is at home” à “X is à la maison”. Et puis, selon la méthode de cour de récréation qui fonde toute la philosophie Facebook, on s'aperçoit que d'autres, plus avancés, ont commencé à sauter à la corde avec leur "is", le font rebondir en l'air ou se l'envoient à la figure. Alors on s'enhardit, on tire la langue à la syntaxe et on glisse tout doucement sur le terrain du poème en prose. “Alice A*** is a cassé son tournevis cruciforme.” “Katja T*** is a un néon super fort sur la tête mais sinon tout va bien.” “Mathilde R*** is après la virgule, avant le point.” Ou encore celui-ci, aussi beau qu'un haiku: “Virginie C*** is atchoum.” On trouvera d'autres exemples attentivement collectionnés par Nicolas Voisin.
Mais il y a plus fort. C'est quand on se sert du "is" pour entamer une conversation. Pour réagir à un autre et lancer à la cantonade, par-dessus la tête de ses friends, un énoncé à l'interprétation problématique. Ce qui peut donner des choses du genre: “Olivier E*** is on s'en fout”. Ou encore: “Hervé G*** is oui, mais quand ça marche (et souvent, ça marche).” Compte tenu du caractère unique du groupe formé par les friends d'un individu, ces dialogues ont évidemment un aspect des plus hasardeux, au gré des intersections variables formées par les sous-ensembles communs.
Cette situation de communication est des plus passionnantes. Elle s'apparente au modèle de la bouteille à la mer, dont on espère que le message atteindra un jour un récepteur, sans savoir à l'avance quand ni qui. Ce principe ressemble à un contexte bien connu: celui de la publication classique, quand un auteur s'adresse à un destinataire indistinct, qu'on appelle précisément "public" (ce qui est une façon de tourner en rond). Mais on ne peut rapporter toute exposition en ligne à une situation de publication. De même que le message visuel fixé à l'antenne du satellite Pioneer 10 à destination des extra-terrestres n'était pas assimilable à une publication, le web installe un espace intermédiaire entre la situation de communication (un emetteur/un récepteur) et la situation de publication (un auteur/un public). Cet espace du message in a bottle est celui du "is" de Facebook, quand celui-ci s'évade de sa fonctionnalité initiale.
MàJ 13/12/2007. Comme il avait été annoncé (voir ci-dessous), le "is" a disparu ce matin des fenêtres de status FB. Je ne sais plus qui me demandait récemment comment on pouvait faire l'histoire du présent. Eh bien voilà, ce n'est pas plus compliqué que ça...
MàJ 14/12/2007. Retour du "is", mais cette fois optionnel: il est affiché par défaut, mais on peut l'effacer. On comprend que de nombreux utilisateurs ont dû se manifester pour réclamer la restitution de leur embrayeur habituel. La solution proposée ménage toutes les options et permet de mettre tout le monde d'accord. Une évolution historique suivie au jour le jour sur ARHV!
Tags: blogosphère, Facebook


Commentaires
1. Le dimanche 2 décembre 2007 à 22:02, par olivier
2. Le dimanche 2 décembre 2007 à 22:16, par Nicolas
3. Le dimanche 2 décembre 2007 à 22:21, par fati. m. a
4. Le dimanche 2 décembre 2007 à 22:42, par olivier
5. Le dimanche 2 décembre 2007 à 23:11, par Virginie
6. Le dimanche 2 décembre 2007 à 23:12, par fati. m. a
7. Le lundi 3 décembre 2007 à 12:40, par benjamin
8. Le mercredi 12 décembre 2007 à 12:04, par André Gunthert
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