Et là, admettons-le, les Français ont un coup d'avance. J'en connais des qui friment, qui les roulent, qui la jouent façon Clooney au Starbuck. Plaisantins! La vraie poésie du "is" sur Facebook-France, c'est de malmener tant l'axe syntagmatique que paradigmatique, pour créer ces monstres linguistiques aussi improbables que les acrobaties de Buster Keaton. Un de mes friends, bien inspiré, se décrit comme “is travailling, ce qui change un peu du working; c'est une façon plus française de travailler”. On ne saurait mieux dire.

Il y a un apprentissage du "is" sur Facebook. On commence petit bras, passant de “X is at home” à “X is à la maison”. Et puis, selon la méthode de cour de récréation qui fonde toute la philosophie Facebook, on s'aperçoit que d'autres, plus avancés, ont commencé à sauter à la corde avec leur "is", le font rebondir en l'air ou se l'envoient à la figure. Alors on s'enhardit, on tire la langue à la syntaxe et on glisse tout doucement sur le terrain du poème en prose. “Alice A*** is a cassé son tournevis cruciforme.” “Katja T*** is a un néon super fort sur la tête mais sinon tout va bien.” “Mathilde R*** is après la virgule, avant le point.” Ou encore celui-ci, aussi beau qu'un haiku: “Virginie C*** is atchoum.” On trouvera d'autres exemples attentivement collectionnés par Nicolas Voisin.

Mais il y a plus fort. C'est quand on se sert du "is" pour entamer une conversation. Pour réagir à un autre et lancer à la cantonade, par-dessus la tête de ses friends, un énoncé à l'interprétation problématique. Ce qui peut donner des choses du genre: “Olivier E*** is on s'en fout”. Ou encore: “Hervé G*** is oui, mais quand ça marche (et souvent, ça marche).” Compte tenu du caractère unique du groupe formé par les friends d'un individu, ces dialogues ont évidemment un aspect des plus hasardeux, au gré des intersections variables formées par les sous-ensembles communs.

Cette situation de communication est des plus passionnantes. Elle s'apparente au modèle de la bouteille à la mer, dont on espère que le message atteindra un jour un récepteur, sans savoir à l'avance quand ni qui. Ce principe ressemble à un contexte bien connu: celui de la publication classique, quand un auteur s'adresse à un destinataire indistinct, qu'on appelle précisément "public" (ce qui est une façon de tourner en rond). Mais on ne peut rapporter toute exposition en ligne à une situation de publication. De même que le message visuel fixé à l'antenne du satellite Pioneer 10 à destination des extra-terrestres n'était pas assimilable à une publication, le web installe un espace intermédiaire entre la situation de communication (un emetteur/un récepteur) et la situation de publication (un auteur/un public). Cet espace du message in a bottle est celui du "is" de Facebook, quand celui-ci s'évade de sa fonctionnalité initiale.

MàJ 13/12/2007. Comme il avait été annoncé (voir ci-dessous), le "is" a disparu ce matin des fenêtres de status FB. Je ne sais plus qui me demandait récemment comment on pouvait faire l'histoire du présent. Eh bien voilà, ce n'est pas plus compliqué que ça...

MàJ 14/12/2007. Retour du "is", mais cette fois optionnel: il est affiché par défaut, mais on peut l'effacer. On comprend que de nombreux utilisateurs ont dû se manifester pour réclamer la restitution de leur embrayeur habituel. La solution proposée ménage toutes les options et permet de mettre tout le monde d'accord. Une évolution historique suivie au jour le jour sur ARHV!