image Tout aussi connue, la vidéo de Michael Wesch, "The Machine is Us/ing Us", a été mise en ligne le 31 janvier 2007 sur YouTube. Le caractère pédagogique de ce clip, réalisé par un professeur de la Kansas State University dans le but d'expliquer ce qu'est le web 2.0, contrarie sa perception comme oeuvre. Pourtant, l'inventivité de la mise en images, l'unité de style, la puissance démonstrative et le caractère là encore hypnotique, créé par le rythme des modifications appuyé sur l'accompagnement musical ("There's Nothing Impossible", par Deus), dans un environnement muet, en font une des créations les plus étonnantes de la période récente, confirmée par sa forte viralité.

Le troisième exemple illustre un cas différent. Mise en ligne sur Youtube le 17 février 2007, "Groovy Dancing Girl", captation d'une chorégraphie solitaire dans une arrière-cour de Dublin, aurait pu être un enregistrement comme des milliers d'autres. Mais la performance de Sophie Merry sur une chanson de Daft Punk ("Harder, Better, Faster, Stronger", 2001, sample de "Cola Bottle Baby" par Edwin Birdsong, 1979) comprenait une énigme. Dès les premières mentions de la vidéo, apparaît la question: ce clip a-t-il été ou non accéléré? Débattue jusqu'à plus soif par des centaines de commentaires, l'interrogation refait périodiquement surface et contribue à une viralité qui se manifeste également par toute une série de remixes, diverses expérimentations voire des parodies. Il est presque dommage de devoir trancher, tant cette énigme fait partie de la réception de cette vidéo. Mais la vérité est que la chorégraphie a bien été exécutée – et donc préalablement répétée – sur un rythme plus lent, en vue d'un enregistrement accéléré.

image Ces trois oeuvres présentent plusieurs caractéristiques communes. Un format de quelques minutes comme l'absence de tout commentaire oral, remplacé par une illustration musicale, témoignent d'une adaptation aux nouvelles conditions des plates-formes visuelles: une audience mondialisée, un hébergement gratuit limité en volume – mais aussi des habitudes de consommation façonnées par le zapping et les formes brèves. L'importance de l'accompagnement musical, le recours visible aux outils du montage, le rôle premier du rythme dans une construction volontiers hypnotique forment les principaux ingrédients d'un style héritier des vidéo-clips et de MTV.

Déjà, certains éléments d'une évolution apparaissent. Alors qu'"Everyday", la plus ancienne, comprend encore une présentation introductive et un générique sous forme de panneaux de texte, à la manière des films classiques, "The Machine is Us/ing Us" débute sans préalable, rejetant les informations d'attribution à la fin. A l'instar des enregistrements amateurs, "Groovy Dancing Girl" se présente comme une séquence unique, sans ajouts montés, et se contente des éléments de description fournis par la page web.

Cette évolution de la présentation accompagne une transformation de la nature juridique des oeuvres. "Everyday" se réclame encore d'un auteur identifié et se clôt sur la revendication du classique "all rights reserved". L'accompagnement musical est lui aussi une oeuvre originale, spécialement créée pour la circonstance. Après sa sortie, une polémique oppose brièvement Noah Kalina et Ashrey Lee pour la paternité de cette forme de compilation. Malgré la disponibilité gratuite de l'oeuvre, l'espace occupé est encore celui de la propriété intellectuelle traditionnelle.

Oeuvre in progress, "The Machine is Us/ing Us" souligne au contraire la dimension ouverte et interactive d'un processus que la divulgation, au lieu de l'interrompre, amorce. En lettré du web, Michael Wesch a pris soin de placer sa vidéo sous licence Creative Commons n° 3, un contrat qui autorise la citation, mais aussi des reprises modifiées de l'état initial. Le morceau de musique choisi pour l'illustration sonore, qui a fait l'objet d'une demande explicite, est également mis à disposition en libre accès par son auteur sur Jamendo. Avec "Groovy Dancing Girl", en revanche, il n'y a plus ni auteur ni revendication de paternité, juste un état brut offert à tous les vents. La chanson a été réutilisée sans autorisation – mais le groupe Daft Punk n'a jamais porté plainte ni réclamé le retrait de la vidéo, considérant probablement que ce buzz offrait une publicité supplémentaire et une seconde vie à leur morceau (que j'ai personnellement acheté sur iTunes après avoir découvert Sophie Merry).

Le web a créé une culture nouvelle. Il nourrit des oeuvres qu'il va falloir apprendre à observer, selon des logiques en gestation. On peut ignorer ou nier ces déplacements. Il en existe pourtant des preuves évidentes, comme la récupération, par les plus attentifs des marchands, sous les espèces de la publicité virale – façon Dove ou Gmail. Pendant que des personnages de Molière hoquètent et caquètent, en se demandant qui a volé la cassette, d'autres affûtent déjà leurs outils et se préparent à récupérer les billes.