Libé n'a plus d'yeux pour les étudiants
Par André Gunthert, dimanche 11 novembre 2007 à 12:00 (6743 vues, permalink, rss co) :: Médias - En images
Une manif a mille visages. Phénomène polymorphe aux contours imprécis, elle offre à la vue tout l'éventail des comportements – et au photographe une vaste gamme de traitements. Selon l'angle retenu, on peut la montrer nombreuse ou anémique, souriante ou morose, dynamique ou amorphe. C'est dire si le choix d'une image est ici significatif. Significatif, non de l'événement, mais du regard qu'on porte sur lui.
En mars 2006, lors de la crise du CPE, Libération, fidèle à son histoire, s'était rangé du côté des manifestants. La grille de lecture visuelle était clairement la référence à mai 68. Volontiers éclairées par la lueur chaude d'un fumigène, les images chantaient l'ode à la jeunesse, au dynamisme et à la liberté. Un an et demi plus tard, beaucoup de choses ont changé. Joffrin a remplacé July à la tête du journal. Sarkozy a remplacé Villepin à la tête du pays. Sous le losange rouge, pour la première fois, les manifestations étudiantes ont perdu leur air de fête.
Sur la couverture du 9 novembre 2007 (voir ci-contre), foin des jeunes filles souriantes de jadis, trois jeunes gens occupent l'espace. On distingue quelques têtes à l'arrière-plan, mais la vue est en contre-plongée: impossible de savoir s'ils étaient dix mille ou deux cent – va savoir pourquoi, on n'a pas l'impression qu'ils étaient bien nombreux. Les couleurs sont froides et sombres, l'horizon bouché. Pas un brin de ciel bleu, qui signifie l'espoir. Surtout, ces trois étudiants sont entre eux: pas un coup d'oeil vers nous, pas un regard en avant, ni vers l'extérieur. Ils sont tout entiers à leur préoccupation du moment. Qui n'a pas l'air des plus aimables. Le personnage central, la bouche ouverte sur un cri, a les yeux presque clos. Une attitude reprise par son compagnon de gauche, dont le bas du visage est coupé. Comme les deux oreilles qui encadrent la scène, à gauche et à droite de l'image, et la referment à la manière d'un flipper. Le tout forme un bloc grimaçant et bizarre, sorte d'évocation moderne du Laocoon.
L'interprétation visuelle d'une scène de groupe dépend beaucoup du jeu des regards. Cette photo est aveugle. Un tel choix pour une image de couverture est singulier. Elle isole l'expérience, bien connue de tous les photographes, professionnels ou amateurs, du déclenchement au mauvais moment, trop tôt ou trop tard. Tout le contraire de l'instant décisif, cher à Cartier-Bresson: une photo de l'instant quelconque, celle qu'autrefois on aurait mise à la poubelle. La mettre en une en dit plus long sur les choix de la rédaction que sur les intentions des manifestants. Si l'on avait encore le moindre doute, le titre "Les étudiants piqués par la grève" confirme. Piqués par la grève, comme par un insecte ou un serpent, comme on dit: quelle mouche les a piqués?
Il est vrai que l'explication fournie par Laurent Joffrin des motivations du mouvement est des plus courtes. “Les étudiants craignent les effets lointains d'une décentralisation qui a conduit dans d'autres pays à l'augmentation des droits d'inscription et à l'instauration d'une sélection précoce.” Traduction: radins et trouillards, comme n'importe quel patron de bar-tabac-PMU, les étudiants veulent ménager leur porte-monnaie et craignent la concurrence. On imagine bien que c'est parce que l'automne est clément qu'ils descendent dans la rue, plutôt que d'aller bûcher leurs cours. Mais la réalité joffrinienne est encore plus élémentaire: si les étudiants braillent et grognent, c'est tout simplement par anti-sarkozysme. Ce qui inquiète l'oracle de la rue Béranger, contrarié de voir se dresser un possible front uni.
Cela fait longtemps que les journalistes, qui n'usent plus leurs fonds de culotte à l'université, mais sur les bancs d'écoles spécialisées, ont perdu le contact avec l'institution savante. C'est pourquoi ils ignorent que la LRU vise à modifier de façon fondamentale la gouvernance des universités, l'équilibre des recrutements et le financement de la recherche. Ils devraient faire plus confiance aux étudiants. Comme au moment du CPE, ce sont eux qui, fins nez, comprennent avant tout le monde le danger qui menace. Modernes canaris de nos mines à ciel ouvert, ce sont eux, plutôt que les enseignants ou les syndicats, qui tirent les premiers le signal d'alarme.
En mars 2006, parmi les titres de Libé, on pouvait lire: “En France, la rue a toujours vingt ans”. Cet intitulé trahissait déjà le regard nostalgique d'une génération qui avait ses vingt ans derrière elle, mais qui observait encore avec sympathie l'ébullition universitaire. Un an et demi plus tard, on dirait bien que Libé a tiré un trait sur sa jeunesse. L'étudiant crie, les yeux fermés – comme s'il allait droit dans le mur. Libé lui montre la voie.
- Illustration: Libération, page de une, 09/11/2007, photo Lionel Charrier, Myop.
- Voir à titre de comparaison la une du 18-19/03/2006, photo Rémy Artiges, ou encore le reportage de Hughes Léglise-Bataille sur la manifestation du 8 novembre 2007.
- A noter: sur Flickr comme sur Dailymotion, le nouveau tag en usage est "LRU".
Sur la situation universitaire, voir aussi:
- Alain Trautman, "La recherche française mise au pas", Sauvons la recherche, 19/10/2007.
- Olivier Ertzscheid, "Les universités françaises peuvent elles se payer leurs mécènes ?", Affordance.info, 09/11/2007.
- Christopher Newfield, "Passé et passif de l’enseignement supérieur américain, Le Monde diplomatique, septembre 2007.
- Une cartographie de la mobilisation étudiante proposée par Manuel Canévet, régulièrement mise à jour.
Tags: etudiants, histoire photo, illustration, LRU, photojournalisme
Commentaires
1. Le dimanche 11 novembre 2007 à 12:47, par Lunettes bleues
2. Le dimanche 11 novembre 2007 à 13:01, par André Gunthert
3. Le dimanche 11 novembre 2007 à 15:30, par Sudiste
4. Le dimanche 11 novembre 2007 à 15:37, par le fou
5. Le dimanche 11 novembre 2007 à 16:05, par Artemisia
6. Le dimanche 11 novembre 2007 à 17:09, par Béat
7. Le dimanche 11 novembre 2007 à 21:23, par odilon
8. Le dimanche 11 novembre 2007 à 23:35, par e-citoyen
9. Le lundi 12 novembre 2007 à 10:23, par fati
10. Le mercredi 14 novembre 2007 à 10:57, par Tachdjian
11. Le mercredi 14 novembre 2007 à 13:23, par super gréviste
12. Le mercredi 14 novembre 2007 à 16:52, par André Gunthert
13. Le mercredi 14 novembre 2007 à 20:23, par odilon
14. Le jeudi 15 novembre 2007 à 18:25, par Samuel, étudiant de Caen
15. Le jeudi 15 novembre 2007 à 20:41, par Actu Politique
16. Le samedi 17 novembre 2007 à 17:23, par Tabu
17. Le vendredi 23 novembre 2007 à 09:21, par Martienne
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