L'interprétation visuelle d'une scène de groupe dépend beaucoup du jeu des regards. Cette photo est aveugle. Un tel choix pour une image de couverture est singulier. Elle isole l'expérience, bien connue de tous les photographes, professionnels ou amateurs, du déclenchement au mauvais moment, trop tôt ou trop tard. Tout le contraire de l'instant décisif, cher à Cartier-Bresson: une photo de l'instant quelconque, celle qu'autrefois on aurait mise à la poubelle. La mettre en une en dit plus long sur les choix de la rédaction que sur les intentions des manifestants. Si l'on avait encore le moindre doute, le titre "Les étudiants piqués par la grève" confirme. Piqués par la grève, comme par un insecte ou un serpent, comme on dit: quelle mouche les a piqués?

Il est vrai que l'explication fournie par Laurent Joffrin des motivations du mouvement est des plus courtes. “Les étudiants craignent les effets lointains d'une décentralisation qui a conduit dans d'autres pays à l'augmentation des droits d'inscription et à l'instauration d'une sélection précoce.” Traduction: radins et trouillards, comme n'importe quel patron de bar-tabac-PMU, les étudiants veulent ménager leur porte-monnaie et craignent la concurrence. On imagine bien que c'est parce que l'automne est clément qu'ils descendent dans la rue, plutôt que d'aller bûcher leurs cours. Mais la réalité joffrinienne est encore plus élémentaire: si les étudiants braillent et grognent, c'est tout simplement par anti-sarkozysme. Ce qui inquiète l'oracle de la rue Béranger, contrarié de voir se dresser un possible front uni.

Cela fait longtemps que les journalistes, qui n'usent plus leurs fonds de culotte à l'université, mais sur les bancs d'écoles spécialisées, ont perdu le contact avec l'institution savante. C'est pourquoi ils ignorent que la LRU vise à modifier de façon fondamentale la gouvernance des universités, l'équilibre des recrutements et le financement de la recherche. Ils devraient faire plus confiance aux étudiants. Comme au moment du CPE, ce sont eux qui, fins nez, comprennent avant tout le monde le danger qui menace. Modernes canaris de nos mines à ciel ouvert, ce sont eux, plutôt que les enseignants ou les syndicats, qui tirent les premiers le signal d'alarme.

En mars 2006, parmi les titres de Libé, on pouvait lire: “En France, la rue a toujours vingt ans”. Cet intitulé trahissait déjà le regard nostalgique d'une génération qui avait ses vingt ans derrière elle, mais qui observait encore avec sympathie l'ébullition universitaire. Un an et demi plus tard, on dirait bien que Libé a tiré un trait sur sa jeunesse. L'étudiant crie, les yeux fermés – comme s'il allait droit dans le mur. Libé lui montre la voie.


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