Mille pardons à BlogOPhil pour simplifier ainsi son raisonnement – auquel le lecteur a tout loisir de se reporter. Il n'est que le dernier d'une longue série d'âneries que j'ai lu ici ou là, où l'on retrouve avec constance le goût du jugement à l'emporte-pièce, l'angoisse complotiste et les maximes de philo à deux balles.

Laissons Hegel de côté. Comme tous les outils web 2.0, Facebook repose sur l'interaction. Ce qui signifie au moins deux choses. La première, c'est qu'il permet non pas un, mais de multiples usages. La seconde, c'est qu'il vous tend un miroir. Si Facebook ne vous sert à rien, avant de condamner l'application, inquiétez-vous de votre activité web. Facebook est avant tout un agrégateur. Si vous n'avez ni blog, ni compte Flickr, ni Del.icio.us, ni aucun contact proche ou lointain qui utilise assidûment ces outils, votre page restera en effet désespérément vide, et vous risquez d'avoir du mal à comprendre à quoi rime ce dispositif.

Personne n'est obligé d'utiliser Facebook. Personne n'est obligé d'utiliser Wikipédia, ou Flickr. Mais pourquoi est-ce toujours ceux qui s'en servent le moins qui se croient le mieux à même d'en pérorer? Peut-être parce que, dès qu'on commence à utiliser vraiment ces outils, leur complexité rend la description moins facile. Pour quelqu'un qui le pratique depuis quelques mois seulement, Facebook offre à l'évidence le choix entre des usages très différenciés. Entre celui qui limite sa liste de contacts à quelques dizaines et celui qui choisit d'en avoir 2000, la stratégie est foncièrement différente, le résultat aussi. On peut se servir de Facebook comme d'une extension de son carnet d'adresses professionnel. On peut s'en servir, comme Flickr, pour maintenir le contact entre des membres éloignés d'une famille. On peut s'en servir comme d'un outil de veille, complémentaire des abonnements RSS. On peut s'en servir comme d'un lieu de drague, pour quoi il est très efficace. On peut s'en servir comme d'une vitrine publicitaire, à la manière des personnalités politiques, même si ce n'est pas la meilleure façon de l'utiliser.

Pour décrire mon propre usage, j'apprécie Facebook pour le puissant couple qu'il propose: l'agrégation des activités web 2.0, triées par le filtre des "amis". Les choix d'applications, les lectures en ligne ou les signalements d'une personne dont je connais les goûts, les compétences ou les pôles d'intérêt produit un ensemble d'informations d'une pertinence remarquable. Multiplées par plusieurs dizaines de sources bien choisies, ces informations constituent un flux qui n'est redondant avec aucun de mes autres canaux web, et qui m'a déjà permis plus d'une fois d'accéder à des indications précieuses.

Au-delà de cet aspect utilitaire, j'apprécie également la dimension humaine et conviviale de l'outil. Comparé à la lecture impersonnelle d'une série de fils RSS, le caractère individualisé du traitement de l'information sur Facebook reconstitue une véritable économie de cercle ou de club. De façon typique, il m'arrive de prolonger la publication d'un billet sur mon blog par un commentaire plus intimiste ou plus relâché, à l'intention de mon groupe d'amis. Il est assez agréable de pouvoir jouer d'une gamme aussi nuancée d'expressions.

Autour de moi, aucun membre de ma famille ni aucun ami proche n'a pour l'instant développé une activité web poussée. Dans mon cas, mon réseau Facebook est représentatif de mes activités en ligne et de mes occupations professionnelles. Alors que je n'ai pas besoin de support technologique pour interagir avec mes proches, l'application me conduit à tisser des liens multiples et me permet de renforcer mes relations avec ce "deuxième cercle". J'ai rencontré ailleurs, notamment sur Flickr, ce trait qui me semble très caractéristique des possibilités du web 2.0.

Il y aurait beaucoup à dire sur le rôle des portraits photographiques dans Facebook. Ce sera le sujet d'un autre billet. Mais ces images, répétes à chaque manifestation d'activité, contribuent sans aucun doute à humaniser la circulation de l'information. Facebook, c'est un peu Del.icio.us avec des photos. Ce qui change pas mal de choses. Si Virginie C***, que je n'ai jamais rencontrée, figure maintenant parmi mes contacts, c'est parce que j'avais d'abord aperçu sa photo sur la friend list de plusieurs de mes camarades. Lorsque nous sommes entrés en contact, elle n'était déjà plus une étrangère. Grâce à son portrait souriant, j'ai pu accepter de la ranger parmi mes connaissances – ce que j'aurais certainement eu plus de mal à faire en l'absence de cette indication physionomique, si déterminante dans nos relations avec nos semblables.

Notons enfin que c'est lorsqu'on détourne les fonctions de l'application que, comme de coutume, on se l'approprie vraiment. Comme nous avons pu le vérifier récemment avec quelques amis, Facebook, avec ses méandres et ses recoins, peut devenir un terrain de jeu particulièrement divertissant. Comme la gauche ou les piles Wonder, Facebook ne s'use que si l'on s'en sert – ou si l'on préfère: il ne sert à rien, jusqu'à ce qu'on en use.

Notes

[1] Alain Finkielkraut, Paul Soriano, Internet, l'inquiétante extase, Paris, Mille et une nuits, 2001.