Les deux clefs de la théorie szarkowskienne se trouvent dans la référence (au début de remerciements) à John Kouwenhowen et dans l’avant-dernière phrase de l’introduction: «Comme tout organisme vivant, la photographie est née entière» («born whole» terme central que l’on aurait peut-être dû rendre par «née d’un bloc»). Kouwenhoven est un historien d’art américain qui a introduit dans les années 1940 le concept de "vernaculaire" pour expliquer la spécificité de l’art américain par ses rapports très proches avec l’artisanat et le fonctionnel. Une large part de la démonstration de cet ouvrage est précisément la présence centrale dans l’histoire du médium de photographies faites par des anonymes ou des non professionnels. Là résidait pour Szarkowski la richesse et la l’originalité du médium, ce qui le conduira d’abord à collectionner et à montrer de nombreuses images provenant de circuits non professionnels, à "découvrir" des photographes qu’il qualifiait de "primitifs", comme O’Sullivan ou Lartigue, ou à promouvoir ceux qui, parmi les artistes, avaient le plus fortement intégré la notion même de vernaculaire. En premier lieu Walker Evans, qui, pour lui, était le développement ultime d’un primitivisme totalement conscient et maîtrisé, mais aussi Friedlander et Winogrand pour leur esthétique de l’instantané, et Eggleston pour ses travaux à partir d’un médium alors plutôt "amateur" qu’"artistique", la couleur.

Quant à l’idée que la photo était un objet né d’une pièce et qu’il appartenait aux photographes de se l’approprier pièce par pièce, c’est bien sûr une sorte d’auto-métaphore de la photographie elle-même (arrachée d’une pièce au monde) par rapport à la peinture (construite). Cela le conduisit souvent à dé-historiciser les images au profit de la Photographie. Son historicité fut donc plutôt celle de la découverte que de l’invention et plutôt celle d’une temporalité spécifique que d’une histoire sociale des signes. En cela il érigeait bien sûr l’image photographique en objet même de la photographie (attitude typiquement moderniste). Cela ne l’empêche pas, dans ce premier ouvrage, d’ouvrir le débat autour des deux plus belles questions de la pratique photographique: si le point de vue, le temps, et le cadrage (on aurait ici aussi préféré «le cadre» pour rendre le mot «frame») sont devenus un peu banals, «la chose (en elle-)même» et «le détail» restent encore aujourd’hui de magnifiques questions pour tout photographe.

On le voit les prémisses szarkowkiennes ont depuis été remises en cause (parfois par Szarkowski lui-même vers la fin de sa carrière) dans leur aspiration à l’universalité (par Photographie, Szarkowski entend un type de photographie bien particulier) mais L’Oeil reste un grand moment de l’histoire de la photographie et surtout d’une histoire de la photographie respectueuse des photographes.

Préprint Etudes photographiques, n° 21, décembre 2007 (à paraître).