La méthode du syncrétisme historique
Pour renforcer la figure d'homme d'Etat de Nicolas Sarkozy, Henri Guaino a choisi, pendant la campagne, de recourir à une forme de syncrétisme historique, qui mêle les références de droite (de Gaulle, Mandel) et de gauche (Jaurès, Blum) dans un même élan patriotique – un exercice qu'il a lui-même longuement testé pendant sa période séguiniste. Par son usage répété et systématique, cette formule présente un degré certain d'originalité. Mis à part le cas Le Pen, l'usage des modèles historiques n'était plus très en vogue dans l'expression politique. A gauche, il relève d'une énonciation rituelle, obligée dans les meetings, mais peu employée lorsque l'on sort du cadre partisan. Spécialiste du discours sécuritaire musclé, Sarkozy n'était pas attendu sur ce terrain. Mais peut-on prétendre à la plus haute fonction sans montrer qu'on se promène de plain pied dans l'histoire de France? Le candidat va user et abuser du name dropping historique au cours de ses meetings – et redoubler d'ardeur dès qu'il aura réveillé la colère de ses adversaires.

Matérialisé par une station de métro et quelques avenues de la banlieue rouge, Guy-Môquet est un élément essentiel du patrimoine historique du "Parti des fusillés". En janvier 2007, Marie-George Buffet s'étrangle d'indignation en voyant l'un des symboles du PC récupéré par le candidat de la droite dure, à qui elle “interdit” l'usage de cette référence. Ce réflexe maladroit scelle la place majeure de l'exemple dans le bréviaire syncrétique. On pourrait penser que le but premier de cette méthode est de semer le trouble chez l'adversaire. Ce n'est qu'un bénéfice secondaire. L'objectif initial est de faire résonner l'histoire et la culture, comme on agite un étendard. Mais cette tactique a un autre avantage: elle permet un usage politique d'une histoire dépolitisée. Pour le militant de droite, dont le tropisme consiste à "naturaliser" le politique (à droite, rien n'est politique, tout est pragmatique), le syncrétisme neutralise la charge idéologique des symboles. Tout comme l'Eglise, au début du XXe siècle, aura voulu délivrer la figure de Jeanne d'Arc des griffes de la gauche, en la canonisant, il faut sauver le soldat Môquet de son triste destin stalinien.

Le premier geste présidentiel
Dans la tornade des images qui ont accompagné l'entrée en fonction de Nicolas Sarkozy, qui ne se souvient de la larme du nouveau président, ému par la lecture de la lettre historique au bois de Boulogne? Cet acte public avait été mis en scène pour tenter de faire oublier les premières images de l'après-présidentielle, où le Fouquet's, le Paloma ou les affrontements avec la police venaient brouiller le film. Après la glamoureuse cérémonie d'intronisation, Sarkozy s'adresse à la jeunesse du pays. En lui transmettant un message simple et consensuel. Une piqure de rappel patriotique, sur un mode essentiellement émotionnel.

Jusque là, pourquoi pas. Le dérapage réside dans la méthode, qui a tout du fait du prince. Porté par l'enthousiasme de ses nouvelles fonctions, le président imagine qu'il peut imposer la lecture de la lettre à date fixe à tous les lycéens, sans passer par aucune étape de concertation ni aucune forme juridique régulière. Un processus inhabituel dans le cadre républicain, qui contredit le caractère pédagogique de l'initiative. La raison de cette erreur tient à l'assise de la méthode syncrétique, qui contient en elle-même sa propre justification. Révélé par Henri Guaino lors d'un passage à France 2, le raisonnement est approximativement le suivant: la concertation ne s'impose que dans les cas où il y a rapport de force. Quand le choix à valider est inattaquable, il est inutile d'y recourir. Dans les cercles présidentiels, le choix d'un symbole communiste par un homme de droite est le témoignage du plus grand écart politique possible, et par conséquent une décision qu'il n'y a aucune raison de discuter.

Le problème Guaino
Cette interprétation binaire porte la marque du conseiller spécial de l'Elysée. C'est lui qui a importé la figure de Guy-Môquet dans le discours sarkozien, testée pour la première fois le 1er septembre 2006 à Marseille, à l'occasion de l'université d'été des Jeunes Populaires. Admirateur de Péguy, Guaino passe pour cultivé dans les milieux politiques. Cette appréciation en dit long sur le rapport à la culture et à l'histoire des politiques professionnels. Il suffit de jeter un coup d'oeil sur l'un de ses propres textes, comme son discours au congrès fondateur du RPF, pour se rendre compte que son auteur, s'il témoigne d'un rapport compulsif à la référence historique, en use de façon caricaturale et confuse, à partir d'un florilège des plus restreints, et uniquement comme argument d'autorité. Chez Guaino, l'histoire est le cache-sexe des idées courtes, le paravent du café du commerce. Vu de loin, cela peut donner l'illusion d'un style. De près, c'est simplement une catastrophe.

Porté par un acteur habité par son rôle, ce lyrisme de pacotille a été efficace pendant la campagne. Le problème est de passer à la suite – de sortir de la simplification à outrance pour affronter l'exercice par définition plus nuancé du pouvoir. Première décision du président en exercice, le programme Guy-Môquet est tout droit issu d'un positionnement de campagne et porte encore la marque de cet à-peu-près. De façon plus générale, c'est la manière Guaino qui s'avère lourde à porter après la victoire. Sa gestion personnelle de l'affaire Guy-Môquet, dans laquelle il a été soigneusement laissé en première ligne, a été particulièrement désastreuse. S'adressant aux enseignants avec morgue et brutalité, il a été fidèle au style Tintin au Congo qui a déjà fait mouche dans le célèbre discours de Dakar ou la caricaturale lettre aux éducateurs. Responsable des dérapages les plus visibles des premiers mois du nouveau pouvoir, le conseiller spécial a été visiblement lâché par son mentor, qui a évité de se mêler à la commémoration.

Une présidence clivante
Plusieurs commentateurs de droite ont accusé les enseignants d'avoir refusé de se plier au diktat commémoratif par anti-sarkozysme. C'est sans doute vrai pour une partie d'entre eux. Mais ce constat doit ouvrir à une dimension qui pèse sur tous les actes de la nouvelle présidence. Si Nicolas Sarkozy a remporté l'élection avec une confortable avance, il est aussi le président le plus détesté de la Ve République. Les deux propositions ne sont pas contradictoires. Au contraire, elles sont l'une et l'autre l'illustration d'une stratégie politique sur laquelle Sarkozy a appuyé toute sa carrière: l'alimentation et le renforcement des clivages. Sa campagne a été, de loin, la plus clivante de la période récente, ce qui a eu pour conséquence une participation inédite – et un excellent résultat pour les deux compétiteurs (le score en voix de Ségolène Royal est supérieur à celui de tous les présidents élus de la Ve, exception faite de 2002).

Pour ses partisans, cette élection de maréchal aurait dû effacer ensuite tous les conflits. Mais on admettra qu'un président "de tous les Français" qui tient à participer au bureau politique de l'UMP est un cas un peu particulier. Ce caractère de la présidence Sarkozy a été ressenti jusque dans son propre couple. De l'aveu même de Cécilia, c'est la mauvaise réception de l'affaire des infirmières bulgares qui a rendu le divorce inéluctable. On peut comprendre la réaction des proches du président, agacés de voir toute initiative se heurter à un front du refus, même lorsqu'elle réussit. Il faudra pourtant s'y faire. Qui sème le vent ne doit pas s'étonner de récolter la tempête. Ce positionnement réduit considérablement la marge de manoeuvre de Nicolas Sarkozy dans le domaine symbolique. Symbolon, en grec, signifie la réunion des deux parties d'une même entité. Pas besoin d'être grand clerc pour comprendre que clivage et symbole ne font pas bon ménage. C'est cette loi qu'a subi le président dans l'affaire Guy-Môquet.

Un mauvais exemple
C'est désormais de notoriété publique: Guy Môquet a été arrêté par la police de Vichy pour ses activités propagandistes en faveur d'un parti dissous par le gouvernement français. Il a le tort d'être encore incarcéré (alors que son procès avait conclu à sa remise en liberté), quand le ministre de l'intérieur de Pétain doit répondre à la requête des autorités d'occupation de désigner des otages. Pierre Pucheu a expliqué son choix par la volonté d'“éviter de laisser fusiller cinquante bons Français”. Guy Môquet est un jeune garçon qui se trouve au mauvais endroit au mauvais moment, et qui affronte courageusement la mort. Mais pas un résistant. Une victime de la barbarie nazie, sans doute, mais aussi de la barbarie de l'Etat collaborationniste. “Je laisserai mon souvenir dans l'histoire, car je suis le plus jeune des condamnés”, aurait confié Guy Môquet, lucide, à l'abbé Moyon. Son instrumentalisation par le PCF dès 1942 a déjà fait l'objet d'une abondante polémique entre historiens. Un assez mauvais exemple, donc, pour la démonstration sacrificielle requise.

Peu importe, car la méthode Guaino est de piocher dans l'histoire comme dans un self-service. On s'en convaincra en relisant le discours du 16 mai pour la cérémonie du bois de Boulogne. Nicolas Sarkozy y rend un vibrant hommage aux 35 jeunes résistants fusillés par la Gestapo le 16 août 1944, “à quelques jours seulement de la libération de Paris alors que tout est joué”. Le corps de la démonstration comme les détails sur lesquels s'attarde le président sont issus de ce tragique guet-apens. “Au moment même où ils sont exécutés, les 35 résistants capturés par traîtrise sont déjà des symboles. Ils le sont aux yeux mêmes de leurs bourreaux. Sur les visages des 35 martyrs dont beaucoup ont à peine 20 ans, les bourreaux lisent leur défaite désormais inéluctable et, ce qui leur est plus insupportable encore, la préfiguration d’un avenir où ils n’auront plus leur place. (...) Ici en ce 16 août 1944, ces 35 jeunes Français qui vont mourir incarnent ce qu’il y a de plus noble dans l’homme face à la barbarie.”

Comment Guy Môquet intervient-il dans ce contexte bien différent des 27 de Châteaubriant? Par un seul élément: sa lettre d'adieu, citée sans aucun commentaire et qui vient se substituer au témoignage absent des martyrs du bois de Boulogne. Une lettre qui ne peut se prêter à ce curieux exercice de zapping que dans la mesure où elle ne contient aucun élément d'information précis, et peut par conséquent s'adapter à une situation générique. Mauvaise information historique, confusion des contextes et lecture allégorique forment donc les ingrédients de cette grande leçon d'histoire sarkozienne. Que ceux qui tentent de maintenir la fiction du caractère exemplairement "pédagogique" de l'opération ne s'étonnent pas de voir s'épanouir des sourires narquois.

Mourir pour la patrie
Dans un article de l'ouvrage fondateur Les lieux de mémoire (sous la direction de Pierre Nora, Gallimard, 1986), l'historien Philippe Contamine rappelle combien le topos "mourir pour la patrie" est consubstantiel de l'émergence et de l'entretien du patriotisme. “Si vous mourez, vous serez saints martyrs”, promet déjà l'archevèque Turpin aux Francs prêts à affronter les Sarrasins dans la Chanson de Roland. Peut-on encore recourir, comme sous la IIIe République, à ce mythe sacrificiel en 2007?

Guaino le pense. Moi pas. N'en déplaise au conseiller spécial, la réception de l'affaire Guy-Môquet me donne raison plutôt qu'à lui. Cela n'a rien d'étonnant. L'exercice de l'histoire a profondément changé depuis le début du XXe siècle. Michelet, qui crée le portrait de Jeanne d'Arc, incarnation du peuple de France, était le plus grand historien de son temps. Aujourd'hui, même les illustrations des manuels scolaires de l'école primaire sont systématiquement et scrupuleusement datées. Ce qui signifie que l'histoire que nos enfants apprennent n'est plus, comme au temps de Job, cet album homogène des allégories du mythe français. Les images pieuses de la propagande gouvernementale n'y ont plus leur place.

Manipuler la langue des symboles, après les cuisantes leçons des totalitarismes, demande aujourd'hui beaucoup plus de doigté et d'humilité que par le passé. En tablant sur la repentance, une information correcte, et un peu d'intelligence historique, Jacques Chirac s'en était plutôt bien acquitté. En la matière, le moins que l'on puisse dire est que la "rupture" doit encore faire ses preuves. Avec Guy-Môquet, le nouveau gouvernement a affronté sa première vraie défaite idéologique – le premier cas où son argumentaire n'a réussi ni à s'imposer ni même à le tirer d'embarras. Le projet de lire la lettre à tous les lycéens à chaque rentrée scolaire ne sera pas renouvelé. On dira que ce n'est pas grand chose. Et l'on aura tort. Car c'est un certain type de manipulation des symboles qui a assuré la victoire de Nicolas Sarkozy. C'est cette méthode qui a connu aujourd'hui son premier échec.