Un mâle sanglot
Par André Gunthert, dimanche 14 octobre 2007 à 16:16 (1463 vues, permalink, rss co) :: En images
Il y a des blogueurs fan de rugby. Ceux qui me font l'amitié de passer régulièrement par ici le savent: le sport sur canapé n'est pas mon truc. Je ne m'intéresse aux activités masculines en maillot que pour les images qu'elles peuvent produire. Hier soir, le fiasco du XV de France devant l'Angleterre en a livré une à glisser dans la galerie de nos icônes contemporaines. Non pas une image de bonheur, de succès ou de consécration – devenues banales dans l'environnement néo-libéral où nous évoluons. Mais l'image surprenante d'un échec, d'une surprise et d'un désarroi – qui n'était pas sans rappeler le dénouement de la finale du Mondial 2006.
En cette fin de match, la défaite de l'équipe française s'incarnait tout entière dans les épaules tressautantes de Sébastien Chabal, anéanti par le coup de sifflet final, agenouillé la tête dans les mains. Celui qui, quelques secondes plus tôt, jetait avec rage ses 116 kilos dans la mêlée, celui qui avait mérité les surnoms d'Attila, du Mangeur d'enfants ou de l'Homme des cavernes, celui qui personnifiait la puissance virile et faisait frémir les plus endurcies, celui-là avait le corps secoué de sanglots comme un petit garçon.
Mêmes les plus réfractaires à la Chabalmania sauce TF1 ne pouvaient résister. Comment ne pas être submergé par l'émotion à la vue de ce grand gaillard pleurant son match perdu? Une telle image se fabrique à plusieurs. Il y faut le chagrin sincère de l'attaquant. Mais il y faut aussi l'habile travail de réalisation venu emmailloter ce désespoir de toute la sollicitude des caméras – y venant et y revenant, par devant, par derrière et sur le côté, jusqu'à bloquer l'écran avec ces épaules plein cadre. Les mêmes qui, l'instant d'avant, partaient à l'assaut de l'ennemi héréditaire. Une vraie figure de style, aussi subtile qu'un hypallage.
Admettre en un instant de renverser la statue du mâle dominant n'était pas forcément une décision facile. On pouvait s'en apercevoir en constatant le hiatus entre l'image, irrésistiblement portée vers le héros défait, et le commentaire qui, après avoir admis du bout des lèvres la “déception” de Chabal, s'abstenait d'attirer l'attention sur les larmes du deuxième ligne. Dans ce monde d'hommes, des vrais, on sentait bien que pleurer est encore considéré comme une faiblesse indigne, un truc de filles.
Dans cette nuée de visages graves, une figure pourtant manquait. Où étaient-ils, les yeux humides du président de la République – lui qu'on avait vu si impatient de la victoire des Bleus? Mais on avait beau chercher, la caméra revenait toujours à Chabal – Chabal relevé, Chabal emmené, Chabal réconforté. Laporte, lui, s'était éclipsé vite fait. Tout le monde n'a pas le courage des larmes.
Tags: portrait, télévision
Commentaires
1. Le dimanche 14 octobre 2007 à 17:16, par le fou
2. Le dimanche 14 octobre 2007 à 17:29, par André Gunthert
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