Les médias ont rappelé les faits. Parmi les images d'un reportage effectué par Eric Hadj à Clichy-sous-Bois, la rédaction de Match a sélectionné une photographie réalisée dans un wagon RER, qu'elle assortit de cette légende: “Sur les portables, la musique ­ du rap ­ joue à fond. La passagère, pas rassurée, se plonge dans sa lecture et n'en sort pas” (édition du 1er mars 2007). Manque de chance, la jeune femme est une enseignante au lycée professionnel Alfred-Nobel de Clichy, elle connaît les jeunes gens, et ne ressent aucune frayeur en leur compagnie. Après avoir réclamé en vain un démenti de Paris-Match, Mélanie Merlin a l'énergie de porter plainte. “Je n'ai pas peur à Clichy, je n'ai pas peur des noirs, dit-elle, je voulais juste que la vérité soit rétablie, qu'il soit écrit que j'avais été photographiée sans mon accord et que la légende était fausse” (on se reportera pour plus de détails aux interviews des protagonistes effectuées par "Arrêt sur images" en mars 2007).

Cette histoire est passionnante. Rien dans la photographie n'est faux, truqué ni retouché. Les personnages se trouvaient bien là, dans leurs positions respectives, sous l'oeil de la camera. Seule la légende induit une signification qui n'est pas celle que reconnaissent ses acteurs. Seule la légende? A vrai dire, il est heureux que celle-ci ait exprimé distinctement la vision xénophobe du magazine, ce qui a permis le procès et la condamnation du journal. Mais la situation aurait-elle été différente en l'absence d'un texte aussi explicite? Dans le cadre d'un reportage fidèle au cliché de la peur des cités, cette photographie d'une blonde encadrée de blacks dans le RER se suffit à elle-même, et délivre un message aussi limpide que celui du Petit Chaperon rouge. La légende dit tout haut ce qu'un lectorat raciste pense tout bas: le picture editor n'a fait que mettre au jour la mythologie qu'elle suggère spontanément. Que celle-ci diffère de la réalité, seule la protestation de Mélanie Merlin a permis de l'apercevoir.

Ce cas peut être rapproché de la photographie couronnée par le World Press en 2006. Intitulée "Young Lebanese Driving Through Devastated Neighborhood of South Beirut", elle montre quatre jeunes filles assises dans une voiture cabriolet rouge conduite par un jeune homme, sur fond de bâtiments en ruine. Décryptant cette image pour Photographie.com, Magali Jauffret livre l'interprétation conventionnelle qui lui a valu d'être primée, en soulignant l'apparent “décalage entre l'opulence de ces gens (...) et le chaos qui s'est installé”.

Là encore, pas de chance, l'histoire que fait naître cette image n'a que peu de rapport avec la réalité. Interrogés par le journal belge ''De Morgen'', Jad, Bissan et Tamara Maroun, Noor Nasser et Liliane Nacouzi, les jeunes gens de la photo, expliquent qu'ils n'étaient pas des touristes en goguette, mais bel et bien des réfugiés qui revenaient pour la première fois constater l'état de leur quartier dévasté par les bombardements israéliens. La mini Cooper rouge (prêtée par une amie, elle avait servi à transporter de la nourriture et des médicaments), les lunettes de star et le téléphone portable sont les ingrédients qui ont fait dévier la perception de l'image vers une interprétation voyeuriste.

Pour les photographes comme pour les rédacteurs image, il va falloir tenir compte d'un nouveau facteur. Au bon vieux temps du photojournalisme, quand les sujets de la photo se présentaient à nous avec leurs grands yeux pleins de larmes et de souffrance muette, au temps où les auteurs ou les diffuseurs étaient seuls détenteurs d'une parole légitime et audible, cela ne serait jamais arrivé. Mais aujourd'hui, les sujets de la photographie reprennent la parole, démentent les imputations et contrarient le cliché. Et franchement, c'est heureux.

Mais il y a une deuxième leçon. En regardant ces images, on s'aperçoit que ce qu'elles montrent représente tout simplement la plus forte pente du photojournalisme en général. Loin de la représentation paresseuse de l'usage de la photographie dans la presse (rencontre d'une image exacte et d'un média animé du souci de restituer fidèlement les désordres du monde), une bonne photographie de reportage est, comme le rappelle Jean-François Leroy, directeur du festival Visa pour l'image, “une photo qui raconte une histoire”.

Ca va peut-être paraître bizarre à certains, mais je suis parfaitement d'accord avec ce que dit Leroy. L'image, telle qu'elle est utilisée par les médias, est d'abord une façon d'incarner un récit. Il faut feuilleter les journaux du XIXe siècle, ceux d'avant la photo, pour constater que les picture editors sont restés fondamentalement des illustrateurs. C'est à dire des gens dont le boulot, comme Gustave Doré, est de produire l'image qu'on attend. La meilleure image est celle qui n'a pas besoin de légende. Pour une bonne raison. C'est elle qui est la légende.

Illustrations: photo légendée dans Paris Match (édition du 1er mars 2007), © Eric Hadj. Le petit chaperon rouge et le loup, illustration de Gustave Doré (édition Hetzel, 1862). "Young Lebanese Driving Through Devastated Neighborhood of South Beirut", 2006, © Spencer Platt/Getty images (exception du droit de citation).