Une rencontre fatale
Par Michèle Chomette, mercredi 19 septembre 2007 à 17:45 (1061 vues, permalink, rss co) :: Colloques, conférences
Texte de l'intervention de Michèle Chomette à la table ronde "Le marché de la photographie historique et de témoignage", le 17 septembre 2007, Drouot-Montaigne.
S'il s'agit de me présenter tout en étant brève, je dirai que ma rencontre avec la photographie en 1975 relève du hasard, hasard soudain, tranchant et éblouissant comme la foudre.
Il y a une vie avant, sans – oubliée, et une longue histoire, avec et pour la photographie, qui m'a menée jusqu'à vous aujourd'hui.
Cette rencontre fatale a été initiée d'emblée sous le signe de la collection, sans que je sois retenue par des barrières et des a priori alors qu'ils étaient légion dans un monde de l'art aveugle – qu'il s'agisse des musées, des critiques, des acheteurs potentiels ou de tout un chacun.
Étant de nature plutôt combative, c'est justement ce qui m'a déterminée à agir en empruntant tous les chemins et formes susceptibles de rendre contagieuse ma propre découverte. Ce furent huit années d'un nomadisme intense pour porter la bonne parole, ou plutôt les bonnes images, à des destinataires qui ne les attendaient pas.
Expositions, conférences privées et publiques, accords avec toutes sortes de lieux, puisque je ne disposais d'aucun: galerie d'été off aux Rencontres d'Arles de 1977 à 1985, ma première FIAC en 1978, ma première AIPAD Fair à New York en 1981, conception de colloques, par exemple "Metz pour la photographie" en 1984, et simultanément constitution du futur stock de la galerie, ce que j'ignorais encore croyant toujours être collectionneur!
Quand début 1985 j'ai signé le bail du 24 rue Beaubourg sans l'avoir vraiment décidé, un hasard fatal de plus, j'ai dû irrémédiablement aliéner les oeuvres précédemment réunies et affronter en les mettant au mur le terrible danger de ne plus les revoir, car le marché avait pris son envol.
J'avais eu la chance et le bon goût de d'abord m'intéresser à la photographie primitive du XIXe siècle puis aux modernes des années 1920-1930, avant d'en venir en 1978 à la période contemporaine. Cette formation de l'oeil au fil de l'histoire du médium et le contact tactile direct avec pas mal de chefs d'oeuvre – qui n'étaient pas comme maintenant en situation d'extrême rareté – a déterminé la personnalité de ma galerie. En effet, je n'ai eu de cesse de privilégier la mise en dialogue et en confrontation de photographies primitives françaises (1845-1870), de photographies européennes entre 1920 et 1950, avec les développements et remises en question apportés par les artistes contemporains après 1970. Que ceux-ci soient purement photographes, ou des opérateurs transversaux, qui créent des interférences avec l'installation, le cinéma, la sculpture, la vidéo.
J'ai aussi bénéficié d'une autre chance en rencontrant à la foire de Bâle en 1976 Harry Lunn, à qui l'on peut attribuer sans erreur l'invention du marché de la photographie. Grâce à lui et à d'autres précurseurs marchands, j'ai pu inscrire d'emblée mes actions à l'échelle internationale, et atteindre une audience large, essentiellement américaine, auprès des musées, collectionneurs et galeries.
Qu'en est-il maintenant après 22 ans d'activité en tant que galerie proche du Centre Pompidou ?
La chèvre est toujours attachée au même piquet, et obstinément aux mêmes valeurs, à savoir: quelle qu'en soit l'époque, la photographie comme oeuvre, produite dans des finalités artistiques, à considérer comme objet esthétique et vecteur d'invention de formes, et surtout résultant d'un projet visuel, qu'il soit conceptuel, documentaire ou relève de l'imaginaire. Cela signifie que la photographie réduite à une image n'est pas en face de mes préoccupations, ce qui a priori peut me situer en dehors d'un des objectifs de ce colloque: la valeur de témoignage, qui caractérise le reportage. Cela signifie aussi que l'image réduite à une pièce décorative pour salon ou bureau me demeure étrangère.
Qui dit chèvre dit loup, et si ceux d'autrefois bloquaient l'avènement d'un marché pour la photographie par leur ignorance et leur condescendance, les loups actuels fomentent bien d'autres types de dangers. La rigueur et le savoir qui présidaient aux origines du commerce et de la collection de photographies ont trop souvent laissé la place à des appétits moins sélectifs, plus immédiats, et aux rouages d'un grand business.
La photographie, ou plutôt toute photographie, est devenue un produit consommable à lecture rapide, un placement spéculatif ou un phénomène de mode plus très loin de la vulgarité.
Le marché s'est bodybuildé à outrance dans une confusion des genres et des valeurs plutôt effrayante pour ceux, qu'ils soient marchands, collectionneurs ou théoriciens, qui en ont accouché dans la sagesse, l'exigence, la patience et l'authenticité du désir partagé.
Comme le marché actuel sera traité par le biais d'échanges autour de cette table, je n'en dirai pas plus.
Sinon que j'ai voulu tout au long de 2007 et sans doute encore 2008, prendre du champ en réaction à ces effets pervers de la surenchère que connaît la photographie.
En faisant d'une façon discrète acte de résistance, j'ai inauguré à la galerie un dispositif unique mais évolutif qui me permette de donner à voir au gré de mes humeurs, hors pression et sans contrainte de calendrier. Ainsi y sont explorés selon des axes thématiques successifs l'histoire, les esthétiques, les vecteurs de sens d'un médium qui est loin d'avoir dit son dernier mot, qu'il s'agisse de son importance au sein de l'histoire de l'art ou des fascinations visuelles, intellectuelles et sensuelles qu'il provoque chez ceux qui prennent le temps de l'exercice du regard.
Un extrait illustre mon propos sur les murs de Drouot Montaigne.

Galerie Michèle Chomette, 24, rue Beaubourg, 75003, Paris, du mercredi au samedi, 14 h-20 h et sur rendez-vous, tel. 33.(0)1.42.78.05.62 fax 33.(0)1.42.72.62.05, e-mail: mc.galerie(à)free.fr.
Télécharger le programme de l'automne.
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