En bon éditorialiste, DS ne s'arrête pas au résumé (même très résumé). Il lui faut la morale de l'histoire. “Comme on ne va pas verser ici dans la théorie du complot, je me garderai bien de supposer que "Diplomatie ouest-indienne" puisse être un instrument de marketing viral de tel ou tel syndicat d'annonceurs, ou fabricant de cosmétiques.” Il se garde bien de supposer – l'hypothèse est évidemment burlesque –, mais il l'écrit quand même: ça s'appelle une perfidie, ça ne mange pas de pain, c'est en plus, pour le plaisir. La vraie conclusion est encore plus mordante: “Donc, chers amis, la situation actuelle du débat d'idées est la suivante: on a une grosse entreprise cosmétique qui démonte (avec un clip aussi efficace que les spots de pubs les plus efficaces) les pubs loréalisantes. Et la blogosphère qui, ces jours-ci, n'ayant sans doute rien de mieux à faire, s'amuse à défendre et justifier le Loréalisme.”

Je suis extrêmement jaloux: en deux ans de bloguisme assidu, malgré quelques commentaires délivrés ici ou du bout des lèvres, je n'ai jamais réussi à me faire trucider en public par une star des médias. Voir Diplomatie Ouest-Indienne réussir, en une semaine de temps, à incarner toute la blogosphère – quelle leçon! Une blogosphère toujours aussi futile, toujours aussi insouciante, on le constate – quoi d'étonnant?

Revenons sur terre. Pourquoi ai-je signalé ce billet? Très efficace, le clip "Dove Evolution", mis en ligne il y a près d'un an, a suscité une kyrielle de réactions éparpillées sur le net, toujours sur le même registre. C'est l'étape qui manque dans le commentaire Schneidermannien, pourtant rappelée par le Fou dès l'ouverture: “Ah, à propos de cette vidéo qui avait laissé derrière elle la trace habituelle du micro-tollé internaute, il y avait deux ou trois détails à ajouter. On aura assez lu et entendu cette histoire de "la beauté c’est factice", "voilà qui prouve bien qu’on nous manipule", "vous avez vu à quoi ça tient, votre conception de la beauté ?", etc.”

C'est parce qu'il proposait une approche originale que le billet de Diplomatie Ouest-Indienne a retenu mon attention. Au lieu du cliché sur les apparences relevé à la sauce Photoshop, Le Fou propose une lecture basée sur une théorie de la réception de l'illustration. Une thèse de connaisseur des arcanes de la fabrication des images sur papier glacé, selon laquelle le fait de s'adresser au regard a encouragé une stratégie d'intensification des effets de la part des médias. “L’agrandissement des yeux, du front, c’est moins pour faire coller la jeune femme à un idéal, que pour rendre l’image "captivante au premier regard": de fait, on a procédé lentement à une escalade de l’exagération dans le graphisme magazine et d’affichage, et aujourd’hui ça devient flagrant – pourtant il ne s’agissait pas à l’origine d’une démarche d’embellissement, mais d’adaptation au format papier.” C'est une thèse passionnante, que je vois formulée pour la première fois. Je m'empresse de dire qu'elle me paraît conforme à ce que je sais de l'histoire des médias illustrés (voir Etudes photographiques, n° 20).

Le billet de Diplomatie Ouest-Indienne n'a pas pour sujet la tricherie sur les apparences (ça, c'est un thème typique de Schneidermann). Encore moins une quelconque “défense du Loréalisme” (lol)... Il porte sur une caractéristique spécifique des médias visuels. Autrement dit, sur ce qui est supposé être le domaine de spécialité de Daniel Schneidermann, ex-animateur d'"Arrêt sur images" sur la Cinquième, en tour de chauffe pour sa version en ligne. Daniel Schneidermann qui remarquait il y a quelques mois que "l'amateurisme, c'est ce qui fait le charme des médias en ligne, (...) mais en même temps, c'est ce qui fait leur limite". On ne peut que s'incliner devant une telle clairvoyance.