Cet assaut de généralités sociéto-psychologiques finissait par dérouter. Qui s'adresse à qui? Un président de la République aux enseignants? En entendant expliquer qu'un enfant doit apprendre la différence entre ce qui est bien et ce qui est mal, ainsi que la politesse et la tolérance, on avait plutôt l'impression de voir super Nanny agiter son index en direction des parents dépassés par des mômes tyranniques. Pourquoi pas, après tout. Nul doute que les parents sont les premiers éducateurs – mais alors, pourquoi attendre la rentrée scolaire pour prononcer cette admonestation familiale? Les choses finissaient par se clarifier avec l'invocation du respect, de la religion et de l'instruction civique. Sous le costume Prada du président, on retrouvait les habits du ministre de l'intérieur: l'Education nationale vue par la lorgnette du maintien de l'ordre.

A la moitié du discours, il n'avait encore été question d'aucune réalité scolaire – programmes, horaires, matières, etc. C'est alors que la plume de Guaino faisait revêtir au comédien la toge d'un philosophe de l'éducation. Du haut de l'Olympe résonnait un éloge vibrant de la culture générale, “fruit de la fécondation des disciplines”, une apologie de la leçon de choses, préférée à l'abstraite doctrine, enfin la défense d'un équilibre harmonieux du corps et de l'esprit. Que du neuf. Mens sana in corpore sano, disait déjà Juvénal, qui n'était pas tombé de la dernière pluie (on lui doit également: panem et circenses, vitam impendere vero et sed quis custodiat ipsos custodes, plus difficile à caser).

Là encore, on avait du mal à situer le sens de tels truismes. Fallait-il comprendre que, se substituant au corps professoral, Sarkozy allait lui-même prendre en main le destin des bambins menacés et, tel un nouveau père Noël, assurer tous les cours des classes de France? Jusqu'au moment où une incise non écrite (“J'en sais quelque chose”, à 12h46) révélait le sens profond de ces voeux datés. L'enfant en question, celui qui avait subi l'enseignement doctrinaire des sombres écoles de Neuilly-sur-Seine, sans aucune sensibilisation aux arts ni à la poésie, où l'on riait des professeurs de sport parce qu'ils ne savaient pas parler latin, cet enfant n'était autre que le petit Nicolas – celui-là même qui s'était juré (d'après Yasmina Reza), de devenir président de la République et d'apporter enfin à ses camarades la joie du métissage des savoirs. Donc vers 1965.

Est-ce parce qu'un président (ou un candidat à la présidence) ne prononce que des discours généraux que personne ne s'aperçoit à quel point ils sont creux? Est-ce parce qu'il s'agit d'éducation qu'un chef de l'Etat peut accumuler une telle quantité de sornettes? Ou ne s'agit-il que d'endormir un corps auquel son ministre vient d'annoncer la suppression sans précédent de 11.000 postes? Toujours est-il qu'à dix minutes de la fin d'un discours qui est censé s'adresser à moi, je me pince pour m'assurer que je ne rêve pas. A part m'informer que mes élèves devront désormais se lever à mon entrée, je n'ai rien entendu que la brume de généralités contradictoires.

Mais au moment d'attaquer la conclusion, où sont rassemblées toutes les mesures concrètes, i-Télé a un problème de retransmission. Une, puis deux coupures, il est 12h53, la journaliste Valentine Lopez reprend l'antenne pour commenter un discours qui n'est pas fini. Encore trois minutes de direct, puis c'est le studio qui coupe définitivement le président pour emballer un résumé vite fait avant 13h, heure fatidique du prochain JT. C'est là que je comprends que cette lettre aux éducateurs que je n'ai pas reçue a été envoyée aux journalistes depuis déjà pas mal de temps, puisqu'ils sont capables d'en fournir une habile synthèse en quatre temps – la même que je trouve sur le site du Monde, qui diffuse le texte intégral du discours depuis 12h07. On peut donc relire ce qu'on a eu un peu de mal à entendre: que les enseignants vont pouvoir être payés plus, à condition bien sûr de travailler plus – et d'accepter d'être évalués (par qui, comment? Mystère...). Une petite révolution promise depuis belle lurette par les libéraux.

Qu'a retenu le journaliste d'i-Télé de cette fresque? Evidemment, “parmi les nouveautés”, que les enfants devront se lever – c'est “l'éducation du respect”... Et passez, muscade!