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Réagissant au dossier publié hier dans Libération, qui décrivait le caractère vexatoire des justifications d'origine réclamées à certains citoyens français lors des demandes de renouvellement de papiers, Jean-Louis Fabiani souligne à son tour “l’obsession du national qui ravage notre pays depuis un quart de siècle”. Plutôt que de vilipender une administration kafkaïenne, le sociologue dégage le bon axe d'interprétation de ces micro-chantages à l'identité, “petite monnaie d’un phénomène bien plus important et bien plus grave: la chasse à l’étranger, sport national que M. le Ministre de l’identité nationale a rappelé aujourd’hui, appelant ses collaborateurs à faire du chiffre”.

Comme celle de mon collègue corse, mon origine alsacienne, qui m'a fait expérimenter quelques-unes des tracasseries coutumières de la République, m'a rendu depuis longtemps sensible à ce débat. Mais à la différence des "souchiens" de plus ou moins ancienne obédience, je ne gémirai pas sur le caractère injuste de ces humiliations de guichet. Je crois au contraire bienvenu qu'un acte civil des plus banals nous rappelle, de manière très adoucie, la réalité des persécutions qui sont aujourd'hui réservées aux étrangers demandeurs d'asile. Le terme "persécution" est-il trop fort? Il suffit de relire tel billet de maître Eolas, témoin abasourdi du traitement juridique et administratif des étrangers sur notre belle terre de France, pour se convaincre au contraire de son bien-fondé. Le qualifier ainsi permet en outre de comprendre que ces pratiques ordinaires de notre République ne sont plus si éloignées de certains précédents historiques, engagés eux aussi à bas bruit.

Parmi mes lectures de l'été, il y avait le dernier livre d'Hervé Le Bras, Les Quatre Mystères de la population française (Odile Jacob). Ce passionnant essai démonte quelques-unes des idées reçues constitutives de la politique française depuis l'après-guerre, appuyée sur l'épouvantail de la dénatalité et du déclin démographique. Et confirme de la façon la plus claire le caractère fantasmatique et idéologique du rejet de l'immigré, à un moment où la France devient au contraire, “pour la première fois de son histoire, un pays d’émigration”. Si les vexations à la carte d'identité pouvaient convaincre nos concitoyens juifs, corses ou alsaciens de la dangereuse sottise de la politique actuellement incarnée par le ministère de l'identité nationale et de l'immigration, elles ne seraient pas complètement vaines.

Illustration: Hughes Leglise-Bataille, photographie numérique, 18/08/2007, diffusée sur Flickr, licence CC.