Actualités de la Recherche en histoire visuelle

 

Mon inconscient est de gauche

L'"ouverture" sarkozyste est-elle la saine manifestation d'une gestion politique rationnelle ou une habile manipulation destinée à semer le trouble dans le camp adverse? Interrogé hier dans le journal télévisé de France 2, Claude Allègre n'a pas l'ombre d'un doute: en participant aux activités du gouvernement, on “travaille pour la France”. Un scientifique pétri d'autant de certitudes mérite le voyage (comme on dit chez Michelin). Pendant ce temps, d'autres ont l'inconscient qui s'agite. Ce n'est pas un mystère, la vision politique du président n'est pas exactement my cup of tea. Pourtant, cette nuit, probablement travaillé par les images d'Attali souriant, de Rocard souriant, des patrons souriants (à l'idée de voir Sarkozy en DRH du parti socialiste), j'ai rêvé – horresco referens – que j'acceptais de participer à une commission gouvernementale... Sigmund, qu'en dis-tu? Pour ma part, j'admire la capacité d'adaptation de mon imagination, pour cette nouvelle version du se promener tout nu dans la foule. Tourment supplémentaire: comment l'avouer à ma femme? J'étais bien content de me réveiller sans avoir résolu ce dilemme. Mais aussi bien aise d'avoir la réponse à ma question.

Faut-il que Fabiani s'efface?

image Pour ses lecteurs, l'arrêt d'un blog n'est jamais une bonne nouvelle. Mais son effacement définitif est encore bien pire. On peut parfaitement admettre qu'un blog, plutôt que de s'étirer dans la temporalité indéfinie des publications périodiques, ait une existence finie. On le quittera à regret, comme un livre qu'on referme. Mais au moins sait-on qu'on pourra le reprendre sur l'étagère, retrouver tel passage utile ou apprécié, vérifier telle formule, recopier telle citation. Le blog effacé fait au contraire s'évanouir l'oeuvre entière, sa chronologie, les discussions qu'elle a suscité, les mentions qui y renvoient. Après celui de Cyril Lemieux, lui aussi hebergé sur la plate-forme du Monde, c'est maintenant le blog de Jean-Louis Fabiani, Le piéton de Berlin, qui vient de se clore, en même temps que le séjour en Allemagne de notre collègue. Mais à la différence de Prises de parti journalistiques, dont l'archive conservée permet de consulter le travail d'observation médiatique de la campagne présidentielle, Fabiani a choisi de faire disparaître corps et biens son ouvrage. Je ne pense pas être le seul à trouver ce choix regrettable. Ouvert en juillet 2006, ce passionnant corpus de notes, recueil d'impressions, de réactions et d'analyses tout à la fois fantasque et rigoureux, était devenu une lecture indispensable. Serait-il possible de remettre en ligne ses archives? Je serais personnellement heureux de pouvoir à nouveau les consulter.

La schtroumpfette

image Délicieux assaut de langage schtroumpf dans la presse pour évoquer l'identité de Valérie T***, journaliste à Paris-M*** et compagne de François H***, premier secrétaire du Parti S***, à l'occasion de la parution du reportage dans le n° 115 de Closer. On sent bien, aux réactions des responsables du magazine, que sa condamnation à 15.000 € de dommages et intérêts est une excellente nouvelle – et une occasion de publicité supplémentaire pour un numéro qui sera certainement le hit des ventes de l'année en presse people. Il faudra expliquer à la jeune femme que ce qui est ridicule, ce n'est pas de figurer dans les colonnes de Closer, mais d'avoir conservé sa fonction de journaliste politique, spécialiste du PS, dans celles de Match. Et signaler aux journaux que, contrairement à l'époque Mazarine, tout le monde a aujourd'hui internet, où le nom et la photo de Valérie Trierweiler sont largement diffusés, jusque sur Wikipédia.

Illustration: Estherase, "Wake up", 16/06/2007, photographie numérique, diffusée sur Flickr, licence CC.

Pratiquer la retouche politique? Vous voulez rire!

J'avais qualifié ici même Paris-Match de "nouvelle Pravda". Il me faut donc remercier le magazine pour avoir fourni une nouvelle confirmation du crédit qu'il convient désormais d'accorder au traitement de l'actualité dans ses colonnes.

Personne ne comprend l'explication fournie par l'hebdo sur sa retouche du bourrelet présidentiel, dans son édition du 9 août: «La position sur le bateau exagérait cette protubérance. En allégeant les ombres, la correction a été exagérée en photogravure.» Traduisons: le picture editor n'a fait que diminuer le contraste de la photo originale, un mauvais calage de la reproduction a ensuite accentué cette "correction". On peut en effet constater une différence de couleur et une atténuation des ombres sur la version publiée par Match. Mais on distingue aussi très clairement une modification volontaire qui a non seulement gommé le bourrelet disgracieux, mais également reconstitué la partie manquante du siège et du fond aquatique, dans la zone amputée. Il s'agit donc d'une retouche en bonne et due forme, effectuée avec les outils d'usage.

Cette retouche est niée par le magazine, qui feint de n'y apercevoir qu'une erreur technique. Pris la main dans le pot de confiture, les responsables n'ont en général que des excuses improbables à fournir. Qui pourrait admettre avoir procédé à une correction cosmétique par pure déférence politique? Rassurons les journalistes, ce péché véniel est juste ridicule. Truquer les chiffres du chômage, de l'économie ou de la criminalité est autrement plus grave.

France, terre de persécution?

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Réagissant au dossier publié hier dans Libération, qui décrivait le caractère vexatoire des justifications d'origine réclamées à certains citoyens français lors des demandes de renouvellement de papiers, Jean-Louis Fabiani souligne à son tour “l’obsession du national qui ravage notre pays depuis un quart de siècle”. Plutôt que de vilipender une administration kafkaïenne, le sociologue dégage le bon axe d'interprétation de ces micro-chantages à l'identité, “petite monnaie d’un phénomène bien plus important et bien plus grave: la chasse à l’étranger, sport national que M. le Ministre de l’identité nationale a rappelé aujourd’hui, appelant ses collaborateurs à faire du chiffre”.

Comme celle de mon collègue corse, mon origine alsacienne, qui m'a fait expérimenter quelques-unes des tracasseries coutumières de la République, m'a rendu depuis longtemps sensible à ce débat. Mais à la différence des "souchiens" de plus ou moins ancienne obédience, je ne gémirai pas sur le caractère injuste de ces humiliations de guichet. Je crois au contraire bienvenu qu'un acte civil des plus banals nous rappelle, de manière très adoucie, la réalité des persécutions qui sont aujourd'hui réservées aux étrangers demandeurs d'asile. Le terme "persécution" est-il trop fort? Il suffit de relire tel billet de maître Eolas, témoin abasourdi du traitement juridique et administratif des étrangers sur notre belle terre de France, pour se convaincre au contraire de son bien-fondé. Le qualifier ainsi permet en outre de comprendre que ces pratiques ordinaires de notre République ne sont plus si éloignées de certains précédents historiques, engagés eux aussi à bas bruit.

Parmi mes lectures de l'été, il y avait le dernier livre d'Hervé Le Bras, Les Quatre Mystères de la population française (Odile Jacob). Ce passionnant essai démonte quelques-unes des idées reçues constitutives de la politique française depuis l'après-guerre, appuyée sur l'épouvantail de la dénatalité et du déclin démographique. Et confirme de la façon la plus claire le caractère fantasmatique et idéologique du rejet de l'immigré, à un moment où la France devient au contraire, “pour la première fois de son histoire, un pays d’émigration”. Si les vexations à la carte d'identité pouvaient convaincre nos concitoyens juifs, corses ou alsaciens de la dangereuse sottise de la politique actuellement incarnée par le ministère de l'identité nationale et de l'immigration, elles ne seraient pas complètement vaines.

Illustration: Hughes Leglise-Bataille, photographie numérique, 18/08/2007, diffusée sur Flickr, licence CC.