D'où proviennent ces altérations? Il ne s'agit ni d'un trucage ni d'une déformation volontaire de la part de l'opérateur, mais du résultat de la combinaison de plusieurs paramètres optiques, liés aux déplacements qui affectent les différentes composantes de la prise de vue: mouvement du mobile enregistré, de l'appareil, et de l'obturateur. Comme l'indique Lartigue lui-même dans son journal, il a effectué cette photographie en “pivotant un peu sur (lui-même)” pour suivre le trajet rapide de l'automobile. Cette pratique, qui explique notamment l'aspect de la route et l'inclinaison vers la gauche des spectateurs de la course, est un conseil souvent prodigué par les manuels pour la photographie de mobiles rapides. La déformation de la roue, dans l'autre sens, ne provient pas du déplacement de l'appareil, mais est uniquement due au fonctionnement de l'obturateur. Ce problème, bien connu des spécialistes, sera résolu par le remplacement des obturateurs à rideaux horizontaux par des obturateurs à rideaux verticaux. Notons que l'effet visuel enregistré sur la plaque n'est rien d'autre que la traduction du phénomène de relativité de l'espace et du temps – celui-là même que dévoile Albert Einstein dans son célèbre article de 1905, "Sur l'électrodynamique des corps en mouvement". Rien d'étonnant, si l'on considère qu'un obturateur instantané est un mécanisme d'horlogerie appliqué à la sélection de groupes de photons – une horloge à découper la lumière.

Le commentaire de Béat Brüsch distingue avec pertinence deux moments dans la vie de l'image. A l'époque de la prise de vue, explique-t-il, Lartigue considère cette image comme ratée et la met au rebut. Puis, “dans les années 1950, Lartigue sort sa photo des oubliettes et c'est un énorme succès. Sa photo devient rapidement un chef d'oeuvre unanimement reconnu et figure, depuis, au panthéon des meilleures photos du XXe siècle”. On peut être plus précis: c'est avec l'exposition du MoMA de 1963 que Lartigue atteint pour la première fois la renommée internationale. Si l'on suit Kevin Moore, "Grand Prix" fait partie des images réinventées par John Szarkowski, le démiurge de la photographie moderniste, récemment décédé (voir Kevin Moore: Jacques Henri Lartigue. The Invention of an Artist, Princeton University Press, 2004; ou en français son article dans Etudes photographiques: "Lartigue et la naissance du modernisme", n° 13, juillet 2003).

Signalons un dernier point. Alors que le billet consacré à "Migrant Mother" de Dorothea Lange peut légitimement s'accompagner de son illustration, en vertu de la loi américaine qui verse dans le domaine public toutes les images réalisées dans le cadre de programmes fédéraux, la reproduction de "Grand Prix" sur Mots d'images est proposée en dépit de la loi française sur la propriété intellectuelle, qui maintient sa protection sur les oeuvres de l'esprit 70 ans après la mort de l'auteur. Alors que cette image aura bientôt un siècle, il faudra attendre 2056 (Lartigue est mort en 1986) pour qu'elle fasse partie de notre patrimoine commun et que chacun puisse la reproduire à sa guise. Cette situation est d'autant plus paradoxale que Lartigue a fait don en 1979 à l'État français de l'ensemble de son oeuvre – un geste qui aurait dû permettre une mise à disposition équivalente à celle des photographies de Dorothea Lange.

Cette remarque ne vise nullement à mettre en cause l'action de l'association des Amis de Jacques Henri Lartigue, dite Donation Jacques Henri Lartigue, gestionnaire des droits. Bien au contraire, celle-ci effectue un travail de valorisation méritoire, qui permet la diffusion dans de bonnes conditions de ces icônes. Ma critique s'adresse plutôt au système français qui, faute d'allouer les budgets nécessaires à la préservation du patrimoine visuel, profite de la loi sur le droit d'auteur pour financer ce travail de valorisation. Quels seront les moyens de l'association après 2056? Ne serait-il pas plus satisfaisant de considérer que la protection de ce patrimoine doit être intégralement prise en charge par l'Etat, pour que chacun puisse profiter librement de ces images? Si le monde était bien fait, c'est évidemment cette solution qui serait appliquée. Comme le montre sa mention par Mots d'images, cette photographie fait dès à présent partie de notre mémoire collective.

Illustration: D'après Jacques Henri Lartigue, "Grand prix de l'ACF" (1913).