Plus grave: l'utilisation des images dans le cadre de la publication sur internet – l'un des enjeux majeurs des prochaines années – reste soumise aux règles de l'édition payante. Impossible en France, sauf à acquitter des droits prohibitifs, de produire une revue en ligne gratuite comme l'excellente Nineteen Century Art Worldwide, protégée par les dispositions du fair use. Impossible, sauf à se mettre hors-la-loi, de proposer l'équivalent de l'imposante archive rétrospective JStor, qui permet d'accéder à la copie de centaines de milliers d'articles publiés, avec leur illustration, quelle qu'en soit l'origine. Le portail Persée, son homologue français, lorsqu'il reproduit les anciens numéros de la Revue de l'art, est contraint d'en ôter l'iconographie, remplaçant les images par des cadres blancs.

Face aux difficultés des chercheurs français, Hilary Ballon (Columbia University, New York), Mariët Westermann (Institute of fine Arts, New York), Christine von Oertzen et Kelley Wilder (Max Planck Institut, Berlin) ont détaillé des situations bien différentes. Aux Etats-Unis ou au Canada, le fair use protège les activités d'enseignement, de recherche et la publication en ligne. En Allemagne, le droit de citation est reconnu pour les images et fermement inscrit dans le droit comme une condition de l'argumentation scientifique. Au lieu de restreindre ou de tolérer les usages iconographiques, ces pays montrent, par des voies diverses, qu'il est possible d'encourager l'exercice de la recherche sans pour autant léser collections ni ayants droit.

Mais il y a plus. Alors que les spécialistes étrangers bénéficient déjà de conditions plus favorables que leurs collègues français, plusieurs projets visent à améliorer encore la situation actuelle. Signataire de la déclaration de Berlin, le Max Planck Institut a lancé le portail Echo (European Cultural Heritage Online), destiné à mettre à disposition en accès libre le plus grand nombre possible de "produits culturels" de l’humanité, images comprises. A l'origine de la création des archives en ligne JStor et ArtStor, la Mellon Foundation prépare quant à elle un projet de portail international d'histoire de l'art. Du côté des musées, le Metropolitan Museum of Art de New York, le Victoria & Albert Museum de Londres, prochainement suivis par la National Gallery de Washington ou le British Museum, ont pris la décision d'exonérer les chercheurs et les enseignants des droits de reproduction pour plusieurs milliers d'images de leurs fonds.

Ces perspectives témoignent de l'existence d'un vaste débat sur le droit des images et d'un questionnement politique et juridique sur les conditions d'exercice de la recherche, à l'échelon international. Il n'existe pour l'instant aucune manifestation d'une prise de conscience semblable de la part des institutions ou des pouvoirs publics français. Les historiens d'art peuvent-ils se satisfaire d'une situation qui enferme les sources visuelles dans un ghetto? La compétition scientifique internationale impose au contraire de les doter de moyens semblables à ceux dont disposent leurs collègues européens ou américains.

Avec la participation de: Hilary Ballon (Columbia University, New York), Barthélémy Jobert (université de Paris IV-Sorbonne), Christine von Oertzen (Max Planck Institut, Berlin), Vincent Varet (HMV avocats, Paris), Mariët Westermann (Institute of fine Arts, New York), Kelley Wilder (Max Planck Institut, Berlin).
Modération: Olivier Bonfait (Perspective, INHA), André Gunthert (Etudes Photographiques, EHESS).

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