La première solution de stockage et de publication envisagée pour les images était l’envoi par e-mail à André Gunthert, organisateur du projet, afin qu’il les mette en ligne que le compte "pro" qu’il possède sur Flickr. Après observation des premiers résultats de l’exercice, un groupe public a été créé sur Flickr, afin que les participants au projet possédant déjà leur propre compte sur le site puissent alimenter eux-mêmes la base. En tout, 810 images ont été intégrées au groupe "Affiches de campagne" à partir de sa création, dont environ 700 s’inscrivent directement dans le cadre chronologique de la campagne officielle (premier et second tour).

I. Le dispositif

  • 1. La structure et le fonctionnement de la base de données

Les fonctionnalités offertes par Flickr permettent de constituer le corpus d’images en base de données. Les utilisateurs disposent d’une grande liberté pour ajouter de nouveaux contenus en ligne. Il suffit d’une connexion internet pour pouvoir alimenter un compte personnel et créer des liens avec un groupe public. Les fonctions proposées dans le menu "Organize" permettent des mises à jour rapides de toutes les informations qui accompagnent une seule image ou un ensemble d’images.

La recherche à l’intérieur de la base suppose qu’un travail d’indexation ait été effectué en amont par chacun des membres du groupe. Flickr permet l’attribution de tags ou mots-clé pour chaque image mise en ligne. Dans le cadre du projet "Affiches de campagne", il a été décidé rapidement d’employer des tags qui soient spécifiques au groupe. Le tag "affichesdecampagne" devait être lié à chaque image postée et les tags "royaladc", "sarkozyadc", etc. devaient être utilisés pour distinguer les images des affiches des différents candidats au sein du corpus[1].

Ces tags ont deux niveaux d’utilité. Tout d’abord, ils permettent l’identification des images du corpus parmi les autres images consacrées à des thèmes similaires et disponibles en ligne sur Flickr, mais aussi d’effectuer des recherches détaillées et des mises en série à l’intérieur même de ce corpus.

Nous avons mené une petite étude de fiabilité des résultats obtenus en utilisant ces tags pour effectuer une recherche au sein du corpus.

En menant cette expérience, on constate rapidement que la pratique du tag chez les membres du groupe n’est pas homogène[2]. De plus, au fil de la navigation au sein du corpus, quelques erreurs de tags on pu être relevées à partir du "bruit" dans la liste des résultats obtenus.

Il ne s’agit bien sûr pas ici pour nous de juger le degré de rigueur des utilisateurs du groupe "Affiches de campagne", mais bien d’interroger les pratiques et les possibilités de recherche induites par Flickr. Ainsi, sur Flickr, l’affichage en mode "pool" contient un recensement de tous les tags saisis de manière individuelle par les membres du groupe et en donne un classement par fréquence d’utilisation. On voit ainsi que les critères liés aux pratiques des utilisateurs de Flickr sont privilégiés et distinguent par là cette base d’autres systèmes de stockage et de gestion de données plus contrôlés.

On rencontre le même problème avec les informations concernant les dates et les lieux de prise de vue, car renseigner ces champs reste facultatif pour les utilisateurs de Flickr.

Pour que l’utilisation de cette base se rapproche de celle d’une base de données telle qu’on en conçoit dans les milieux de la documentation et de l’archivistique, il faudrait sans doute mettre en place de façon plus systématique un thesaurus, afin d’éviter une trop grande diversité de mots-clé. Il faudrait pouvoir explorer les possibilités offertes à l’administrateur du groupe pour déterminer des paramètres d’uniformisation des pratiques. Remarquons cependant que cette uniformisation reviendrait à remettre en question les caractéristiques dynamiques qui font l’originalité de Flickr dans le monde du web 2.0.

Il nous semble qu’il faudrait ici caractériser plus précisément le rapport entre collectif et individuel sur Flickr. En effet, le mode groupe offre moins de possibilités d’organisation que pour les comptes individuels. L’espace collectif sur Flickr est donc bien celui d’un échange entre des profils individuels. D’une manière générale, il faut passer par les comptes personnels des membres du groupe pour obtenir plus d’informations, ce qui correspond parfaitement à la logique de circulation qui régit le fonctionnement du site et en fait les ressorts économiques.

  • 2. Les utilisateurs

image Est-il possible de faire une typologie des utilisateurs du groupe "Affiches de campagne" et de leurs pratiques? Pour pouvoir diffuser des images dans un groupe sur Flickr, il faut être soi-même titulaire d’un compte personnel, qu’il soit gratuit ou payant ("pro"). Dans le cas du groupe "Affiches de campagne", on relève 38 membres, qui possédaient donc déjà un compte personnel ou en ont créé un spécialement dans le cadre de ce projet.

On peut noter qu’il y a relativement peu de participants par rapport au champ de diffusion de la consigne. Il faut cependant prendre en compte la fonction de relais assurée par le compte personnel de l’administrateur du groupe, qui assure la diffusion des images d’environ une dizaine de participants ne possédant pas leur propre compte Flickr.

Pour certains utilisateurs du site, le projet "Affiches de campagne" semble être le point de départ d’une utilisation plus intensive de leur compte personnel. Le contact avec d’autres utilisateurs et les comparaisons permises par la navigation au sein des images du groupe sont également l’occasion d’approfondir la connaissance des fonctionnalités proposées par Flickr. Par exemple, le géotaggage proposée par le site permet un repérage précis du lieu où a été prise chaque image, mais reste peu utilisé (seulement 74 photos sur un total de 810 ont été géotagguées au 11/06/2007). On peut fait alors ici le même constat d’hétérogénéité des pratiques que pour l’utilisation des tags. Pour obtenir plus d’informations sur le contexte de prise de vue, il est là encore nécessaire de se rendre sur les comptes personnels des utilisateurs et de consulter les légendes attribuées aux images.

  • 3. Données techniques

La base constituée par le groupe "Affiches de campagne" et de manière générale par tout compte Flickr permet de déterminer quel type de matériel a été utilisé pour la prise de vue. Un certain nombre de données techniques sont associées automatiquement à chaque image diffusée. Il s’agit des données EXIF (Exchangeable Image File) directement importées au moment du téléchargement de l’image depuis un appareil photo numérique. Pour les consulter de manière détaillée, il faut là encore passer par le compte personnel de l’auteur d’une photo.

La fonction de recherche par appareil, pourtant accessible à partir de la page d’accueil de Flickr et applicable à l’ensemble des images stockées sur le site ne semble pas exister à l’intérieur des groupes. On peut cependant faire quelques remarques d’ordre général concernant le matériel utilisé: on constate une grande diversité de modèles d’appareils et de marques. Peu d’images postées proviennent de camphones, alors même qu’il s’agit d’un équipement assez répandu. Il faudrait pouvoir faire une étude au cas par cas pour établir une typologie précise des gammes d’appareils utilisés par les membres du groupe.

II. Contenu des affiches: constats visuels

Quelles informations peut-on tirer de ce corpus en matière de réception? Le corpus nous renseigne sur la façon dont les membres du groupe ont pu s’approprier les consignes de l’exercice au niveau des techniques de prise de vue et dans le recensement des contenus.

  • 1. La prise de vue

Il est difficile de réaliser une mise en série automatique à partir de critères visuels car il faudrait pour cela que chaque détail d’un graffiti ou d’un dessin figurant sur les affiches, ainsi que toutes les caractéristiques techniques des prises de vue aient été indexés dans les listes de tags. On ne peut qu’observer à la volée que les photographies postées dans le groupe "Affiches de campagne" sont le plus souvent réalisées en couleur et sans flash. Elles restituent dans l’ensemble l’impression visuelle produite par les affiches dans le paysage urbain. Peu d’utilisateurs retouchent leurs images de façon immédiatement repérable (voir ci-contre). Les montages sont rares et les plans sont plus ou moins larges selon la volonté de l’auteur de privilégier la contextualisation, ou les détails des atteintes portées aux affiches. D’une certaine manière, chaque membre du groupe opère déjà sa propre mise en série par les choix techniques et les cadrages qu’il retient. Ainsi, seuls deux utilisateurs ont choisi de publier des images en format panoramique[3].

Les choix de prises de vue semblent eux aussi pouvoir être caractérisés. Le très gros plan d’un oeil (ou des yeux) du portait noir et blanc de Royal a remporté un certain succès auprès des reporters de terrain. Le geste du photographe est guidé par l’incident de l’image – rapprochement sur une inscription, afin de mieux la lire; grattage de affiches superposées; cohabitation sur une même surface de deux affiches distinctes (tendance à les montrer ensemble, se référer à la photo où sont côte à côte Royal et Mitterrand. Une affiche fait souvent l’objet de multiples prises de vue, tantôt pour montrer les détails, tantôt pour la resituer dans son environnement d’exposition. Quelques cadrages dénotent une certaine ironie: par exemple, la photo d’une devanture de bureau de travail fermé, envahie d’affiches de Nicolas Sarkozy.

  • 2. Les contenus

Si on réalise une synthèse des contenus de ces images, on remarque que les différents utilisateurs ont interprété les consignes de l’exercice de manières diverses et ne se sont pas toujours limités aux panneaux d’affichage officiels. Ils ont notamment pris en compte l’affichage sauvage, intégrant ainsi les panneaux officiels à l’ensemble des supports d’expression politique qui jalonnent le paysage urbain.

imageLes photographes ont également enregistré le fait que les panneaux électoraux, même sans affiche, se font les supports d’une expression politique et/ou artistique. Certaines initiatives marginales mais spectaculaires sont fixées dans ce corpus, notamment celle du collectif de colleurs d’affiches de la campagne présidentielle de 1981, ainsi que celle du photographe plasticien Gil Bensmana.

Peu de personnes choisissent de se mettre en scène avec les affiches électorales. La seule initiative témoignant d’une volonté marquée d’ajouter un élément humain aux images des affiches est la série consacrée au comédien Anthony Le Foll.

image Les photographes ont pu capter certains télescopages visuels, intentionnels ou non, qui se sont produits entre actualité, publicité, initiatives artistiques, campagnes d’information nationales et messages politiques[4].

Une analyse systématique des pratiques variées qui constituent cette forme d’expression politique nous semble dans l’immédiat difficile à faire. Les techniques de détérioration sont variées et relativement connues: graffitis, arrachages, lacérations, collages et dessins se rattachant parfois à la tendance du street art, taches et projections diverses.

image Le suivi régulier et ciblé géographiquement d’une même affiche ou d’un même ensemble permet dans certains cas de voir à quelle fréquence s’effectuent ces "contre-campagnes" individuelles ou collectives. On observe bien souvent un renouvellement quasi-quotidien de ces signes d’expression politique, parfois dans la continuité d’un style caricatural connu (le nez de clown ou les dents de vampire dont sont affublés presque tous les candidats, le cœur, etc) et des insultes et allusions traditionnellement associées aux tendances politiques représentées par les candidats, parfois en fonction de l’actualité des discours politiques, des slogans et des résultats de sondages. On peut relever les rapprochements faits entre Nicolas Sarkozy et Jean-Marie Le Pen, sur les affiches desquels on recense de nombreuses références visuelles et verbales au nazisme, parfois reproduites de façon systématique sur tous les panneaux d’une même zone géographique. Ces références sont doublées, dans le cas des affiches de Nicolas Sarkozy, par l’utilisation du champ sémantique de la peur et de la folie ("hystérique", "pervers").

image Les affiches des candidats des "petits" partis (Bové, Besancenot, Voynet...) sont peu abîmées et rarement isolées des autres affiches. A l’opposé, Le Pen est souvent associé au nazisme, et son portrait est attaqué de façon assez violente (grattage de l’affiche, voire même du support sur lequel est apposée l’affiche). Bayrou a droit, lui, à un traitement plus soft (presque jamais arrachée, l’affiche porte souvent des petits dessins: fleurs, coeurs, nez rouge, lèvres rouges, mitraillette…). Pour François Bayrou, on retrouve beaucoup la symbolique de la balance et les signes d’une hésitation entre droite et gauche.

image Les affiches les plus exposées restent celles de Ségolène Royal et de Nicolas Sarkozy, par le nombre des interventions et par leur variété. D’une manière générale, les caractéristiques graphiques et visuelles des affiches ainsi que les slogans politiques qui figurent dessus semblent dicter le type de détérioration et sa disposition. Les propos répertoriés sur les affiches de Sarkozy semblent plus agressifs que ceux des affiches de Royal. Des cadrages larges, situant les supports dans le décor, montrent des affiches du candidat généralement isolées des autres, alors que celles de la candidate socialiste font volontiers partie de collages d’affichettes du parti, ou des fresques des deux affiches officielles.

Conclusion

Le groupe "Affiches de campagne" mis en place sur Flickr constitue bien une base de données en ligne, mais il s’agit d’un outil d’observation évolutif qui permet d’expérimenter les possibilités du web dynamique en matière de recherche. Nous avons pu constater que malgré la consigne de départ centrée sur le recensement d’un certain type de contenu, les hypothèses et propositions méthodologiques qui résultent de l’observation de cette base concernent plus l’architecture et les fonctionnalités de ce dispositif dynamique que l’analyse des contenus rassemblés[5].

Le groupe "Affiches de campagne" a maintenant acquis une certaine indépendance, car il continue à être alimenté par des utilisateurs de Flickr, moins nombreux que pendant la campagne présidentielle, mais semblant totalement étrangers aux activités du Lhivic. Certains ont spontanément choisi de prolonger l’exercice pendant la période des élections législatives, alors même que les principaux posteurs du groupe ont arrêté leur recensement. La mention «This photo also belongs to Affiches de campagne (Pool)» figurant sur le compte de chaque membre du groupe, ainsi que les autres effets "boule de flipper" qui résultent des fonctionnalités interactives du web 2.0 sont susceptibles de conduire de nombreux autres utilisateurs de Flickr à circuler au sein du corpus, voire à le compléter.

Le groupe "Affiches de campagne", dont la création reposait sur une règle du jeu plus que sur un protocole scientifique, nous a avant tout fourni un terrain d’observation des pratiques sur Flickr. L’étude de réception annoncée par la consigne de l’exercice en recelait finalement une deuxième, celle des modes d’appropriation de ce type de projet au sein d’une première population: les destinataires du message électronique initial et, plus largement, de celle des utilisateurs de Flickr.

Notes

[1] On compte par exemple 5899 résultats pour une recherche effectuée avec le tag "sarkozy" sur la totalité des images stockées sur Flickr (relevé le 11/06/2007).

[2] Voir par exemple les résultats obtenus en faisant une recherche avec le tag "bayrouadc" qui se trouve attribué à plusieurs candidats ou avec "royaladc", parfois attribué sans aucun indice visuel apparent. On constate également la présence de doublons dans le corpus, mais il s’agit d’un problème fréquent pour toute base stockant une quantité importante de données.

[3] Ces utilisateurs sont Didier Roubinet, dont les photos ont été postées par l’intermédiaire du compte "gunthert" et l’utilisateur "Panoramas", qui possède son propre compte pro. Dans les deux cas, il n’y a pas de données EXIF associées aux images. Il peut s’agir d’images scannées.

[4] Voir par ex. la campagne d’affichage pour le mystérieux projet musical "Imbécile, qui a été mêlée à l’affichage politique à Paris

[5] Autres initiatives d’analyse de corpus d’affiches politiques sur le web, réalisées dans le cadre de la campagne présidentielle 2007, voir notamment: http://www.fluctuat.net/4214-