Les portraits officiels des responsables politiques français s'inscrivent dans une longue tradition. Dans Le Portrait du roi (Minuit, 1981), Louis Marin analyse les pratiques de la représentation du pouvoir sous Louis XIV, dont le célèbre portrait par Rigaud fournit un modèle qui sera imité par de nombreux souverains.

Le premier président de la République à adopter le portrait photographique est Adolphe Thiers en 1871, confirmant de la sorte la revendication de modernité de la IIIe République. Néanmoins, le portrait reste un attribut officiel, une représentation de la fonction plutôt que de l'individu: c'est pourquoi l'exercice de figuration s'inscrit dans un cadre strict, aux variations limitées. Il impose le port de l'habit de cérémonie, un fond neutre, une pose classique. La posture debout, de léger trois-quart, la main droite appuyée sur une pile de livres, s'installe dès l'origine comme la figure de style adéquate. Le format est en hauteur. On ne sourit pas.

Celui qui va rompre avec cette série hiératique est René Coty, second président de la IVe République. Pour la première fois, un personnage vivant s'inscrit dans un cadre réel, esquisse un sourire. La photographie humaniste est passée par là. Par rapport à cette respiration, la photographie de Charles de Gaulle, proche du portrait d'Albert Lebrun, reprend strictement les canons du genre. La différence est ailleurs: dans l'arrivée de la couleur, qui représente à la fois une innovation technique, mais aussi une manière de renouer avec la lignée des portraits d'apparat en peinture. Le choix de la bibliothèque de l'Elysée, qui peut s'analyser comme une adaptation à cette nouveauté, restera le décor privilégié des présidents de la Ve.

La vraie rupture arrive avec Valéry Giscard d'Estaing en 1974. Conforme à l'esprit que veut insuffler le nouveau président, le portrait chamboule audacieusement le genre, avec la complicité de Jacques-Henri Lartigue. Pour la première fois, l'opération photographique a fait l'objet d'une attention et de choix minutieux, témoignant de la revalorisation culturelle du médium. Pour la première fois, le portrait d'un chef d'Etat est commandé à un artiste de renom, consacré par le MoMA de New York. Giscard a placé la barre haut, imposant à ses successeurs de ne pas négliger l'exercice.

Premier président socialiste de la Ve République, Mitterrand, qui a fait campagne sur "la force tranquille", veut rassurer. Le portrait retrouve le cadre de la bibliothèque, mais le chef de l'Etat a fait un choix emblématique: celui de Gisèle Freund, intellectuelle et femme engagée autant que portraitiste des grands écrivains des années 1930. Dépouillé des attributs les plus voyants de la fonction, Mitterrand pose à son tour en intellectuel et en écrivain, assis, les Essais de Montaigne ouverts sur les genoux.

Quoique plus éloigné en apparence de ceux de ces prédécesseurs, le portrait de Chirac respecte les règles non écrites qui gouvernent désormais le genre: le choix d'un(e) photographe reconnu(e) – Bettina Rheims – et l'invention d'une variation significative, marque de la personnalité autant que du style de l'impétrant. En accord avec l'air du temps, le déplacement dans les jardins de l'Elysée est une façon habile de marquer sa différence, ainsi qu'une certaine décontraction.

En choisissant le photographe du Loft et de la Star Ac', Nicolas Sarkozy rompt avec ce nouveau canon. Philippe Warrin, dont le nom était inconnu de la plupart des spécialistes jusqu'à lundi dernier, peine à s'inscrire dans la lignée prestigieuse de ses devanciers. Celui qui avait fait de la rupture le principal signe de sa campagne revient à un académisme pré-giscardien. Non sans maladresses, comme les tons chocolat et l'ambiance nocturne de la bibliothèque, ou la bizarre trouvaille des drapeaux, sortis d'on ne sait où. Les connotations "américaines" de l'image, relevées par plusieurs commentaires, proviennent en partie de la saturation chromatique et de la température de couleur chaude, très Reader's Digest, mais surtout de la forte présence des drapeaux, accessoires familiers du bureau ovale. On notera à cet égard que l'association des étoiles de la bannière européenne avec les bandes rouge et blanche du drapeau français produit une sorte de drapeau américain en puzzle, qui n'est probablement pas pour rien dans cette impression. S'agissant du portrait officiel du président de la République française, il s'agit pour le moins d'une faute de goût, sinon d'une bévue.

Mais à vrai dire, tout se passe comme si ces détails n'avaient aucune importance aux yeux de l'hôte de l'Elysée. Car la vraie nouveauté du traitement de ce portrait est son caractère expéditif: un photographe choisi parce qu'on l'avait sous la main, vingt minutes de pose, des accessoires disposés sans réflexion – tout indique que cet acte symbolique a été négligé. A la différence d'une opération de communication bien menée, un portrait officiel est une obligation qui ne peut produire aucun bénéfice politique immédiat. Il agit sur un autre registre, celui de la représentation. Cette dimension n'est pas familière au nouveau président, distancé sur ce terrain par ses prédécesseurs. Pourtant, le travail de la représentation, comme l'explique Louis Marin, est consubstantiel à l'exercice du pouvoir, qui est la transformation de la force en signes.

Portrait de drapeaux avec président plutôt que portrait de président avec drapeaux, la photo est ratée. Sarkozy pense probablement que c'est sans gravité. C'est faux. Maintenant qu'elle existe, cette photographie est plus forte que lui. Personne ne peut plus rien y changer. Telle est la puissance des signes du pouvoir, avec laquelle on ne plaisante pas. Maîtriser la représentation – et non seulement la com' – fait partie du travail d'un chef de l'Etat. La photo de Warrin montre que Nicolas Sarkozy ne sait pas encore manipuler les emblèmes de sa fonction. Ce faisant, il nous révèle qu'au plus secret de lui-même, il n'est pas (encore) président. Il y a des jouets qu'il ne faut pas mettre entre toutes les mains.