La tactique du bouc émissaire n'est pas morale. C'est une façon simple de faire croire que l'on peut résoudre un problème, en désignant à la vindicte populaire un ennemi faible, une figure, une image, qui n'est pas la véritable cause du mal. La tactique du bouc émissaire est une réaction magique qui a pour fonction de ressouder la communauté devant l'angoisse et le malheur, faute de mieux, et qui ne résoud rien. La tactique du bouc émissaire est une fuite en avant démagogique qui s'appuie sur les passions les plus sauvages – la peur, la haine, le refus de l'autre. La tactique du bouc émissaire est la négation même des principes qui fondent la pratique politique républicaine.

On relira avec profit le vieux bouquin de René Girard (Le Bouc émissaire, Grasset, 1982). Qui rappelle par exemple comment, au XIVe siècle, au moment de l'apparition de la peste noire, les juifs sont accusés d'avoir empoisonné les rivières. “Quelles que soient leurs causes véritables, les crises qui déclenchent les grandes persécutions collectives sont toujours vécues plus ou moins de la même façon par ceux qui les subissent. L'impression la plus vive est invariablement celle d'une perte radicale du social lui-même, la fin des règles et des "différences" qui définissent les ordres culturels. (...) Devant l'éclipse du culturel, les hommes se sentent impuissants; l'immensité du désastre les déconcerte mais il ne leur vient pas à l'idée de s'intéresser aux causes naturelles. (...) Les persécuteurs finissent toujours par se convaincre qu'un petit nombre d'individus, ou même un seul, peut se rendre extrêmement nuisible à la société tout entière, en dépit de sa faiblesse relative. C'est l'accusation stéréotypée qui autorise et facilite cette croyance en jouant de toute évidence un rôle médiateur.” Etc. Girard parle de la société médiévale, décrit des mécanismes “arriérés”. La bouc-emissarisation n'est pas digne d'une démocratie du XXIe siècle.

Et pourtant elle se répand. C'est un réflexe si éprouvé que Sarkozy peut aller jusqu'à se l'appliquer à lui-même. La critique est retournée et décrite comme une diabolisation, une persécution. Pauvre de moi, voyez comme je suis boucemissarisé! Dit l'auteur de la plus belle galerie de figures de détestation du paysage politique. Une manie, on vous dit. Une recette qui se prête à tout, qui transforme tout en objet de vindicte et de violence. Et pour ceux qui se demandent ce que veut dire la formule "droite décomplexée", elle signifie précisément ceci: laissez-nous recourir sans vergogne à la bouc-emissarisation. Et aussi: nous savons parfaitement ce que nous faisons. Nous savons que nous tapons sous la ceinture. Sans complexes, car la fin justifie les moyens.

En réalité, ceux qui utilisent cette tactique n'en sont pas vraiment fiers. Ils baissent les yeux dès qu'ils sont pris la main dans le pot à confiture. Ou bien répliquent avec insolence, toujours à côté, montrant combien ils sont gênés. Même ceux qui sont convaincus du succès de la méthode ne peuvent affronter l'idée qu'ils manipulent un instrument ignoble. Tous ceux qui acceptent d'aller à la soupe en passant par pertes et profits le recours à cette tactique ne méritent pas un regard.

Berlusconi n'était pas Mussolini, et Sarkozy n'est pas nazi. On peut vivre sous Bush ou sous Poutine sans fuir le régime. Mais pas sans rien y perdre. C'est avec inquiétude que je me souviens du sentiment que j'éprouvais à l'égard de mes amis italiens ou américains. Je les plaignais de vivre sous la coupe de tels présidents, je comprenais leur honte à être représentés par ces dirigeants – mais sans pouvoir tout à fait me défaire de l'idée qu'ils étaient aussi responsables de leur situation, fut-ce par défaut. Ce regard condescendant et navré, voilà ce qui nous attend. Et probablement la même chaîne de réactions que celles qu'on constate sur les campus américains. La déception, l'éloignement de l'action, la formation d'une bulle, le repli vers la culture de l'élite. La culture peut survivre en démagogie. Pas le politique. Tel est bien le but recherché.