Le goût des autres. Nous avons décrit ici même les caractéristiques de l'audience de la vidéo "Sarkozy Human Bomb". Mercredi dernier, Libération.fr complétait cette analyse. Selon un responsable UMP interrogé par le quotidien: “On envoie la newsletter à environ 200.000 personnes. Mais, en général, le suivi d’action est plutôt faible, de l’ordre de 10%. Cette fois-ci, la vidéo a vraiment été appréciée par les militants. Ils se souvenaient de la prise d’otage de 1993, mais pas du rôle de Sarkozy dans le bon déroulement. On a beaucoup de retours de militants qui ont adoré cette vidéo et qui la font circuler par mail à leurs amis. C’est un véritable exemple de marketing viral.” A la différence de certains pseudo-connaisseurs du net, qui voient dans toute montée d'audience la marque d'hypothétiques robots, nous avons toujours refusé de décrire ces phénomènes en termes de manipulation. Malgré la stratégie ouvertement revendiquée de la viralité militante, même le cas "Sarkozy Human Bomb" vient confirmer notre position. La vision du militant cliquant mécaniquement sur un contenu parce que le chef de section l'a demandé n'est pas une représentation correcte du phénomène. La courbe est montée parce que les militants allaient voir un contenu qu'ils appréciaient. Cette leçon peut évidemment être extrapolée à l'ensemble de l'offre en ligne. Elle permet de préciser utilement certains traits du sympathisant sarkoziste.

"Sarkozy Human Bomb" se présente sous la forme classique d'un montage d'extraits d'émissions télévisées, avec surtitres et illustration musicale. De nombreux commentateurs ont souligné le kitsch de cette éditorialisation: “musique larmoyante et inscriptions pathétiques”, peut-on lire jusque sur le blog de Loïc Le Meur. L'emprunt de la bande-son de Gladiator (voir ci-dessous) a en particulier été considéré comme la marque d'un mauvais goût rédhibitoire. C'est oublier que les nappes de violons accompagnées de vocalises font bel et bien partie de l'accompagnement sonore des clips de campagne du candidat de l'UMP. Au-delà du traitemement musical, c'est le choix même du thème héroïsant, la réduction à l'archétype du bien et du mal ou la figure du sauveur qui ont permis aux militants de retrouver enfin sur Dailymotion l'univers de référence néo-sulpicien dont la Ségosphère les privait depuis de long mois. Ce qui n'est pas le moindre élément d'explication au succès de la vidéo.

"Honor him", par Bruce Fowler, Elizabeth Finch, et al., Gladiator, film de Ridley Scott, 2000.

Le retour de la raison. La première "vidéo buzz" du second tour, "La France d'après" n'a pas tenu ses promesses. Son audience, qui reste honorable, a rapidement plafonné, sans atteindre le haut du classement. Manquant du caractère percutant du "Vrai Sarkozy", ce document n'a pas réussi à reproduire l'effet de son modèle. Est-ce parce que la formule même du montage militant avait épuisé son attractivité? Toujours est-il qu'on a vu surgir en deuxième semaine un autre type de contenu, appuyé non plus sur l'impact des images, mais sur le discours et l'argumentation: une série d'interviews de chercheurs et de militants dans le film "Réfutations", réalisé par Thomas Lacoste, mis en ligne le 30 avril, ou bien l'entretien "Gérard Miller analyse Sarkozy", diffusé par da93 le 1er mai, recopié et cité sur 174 sites et blogs et entré directement à la première place du Vidéomètre de vendredi.

Miller a terriblement abîmé son image en jouant aux gugusses dans la bande à Ruquier. Mais il faut bien reconnaître que l'analyse qu'il produit de quelques extraits des discours de Sarkozy est en tout point remarquable. On aurait aimé lire sous la plume d'un éditorialiste ou d'un intellectuel médiatique cette description serrée de l'usage des raccourcis, de la “jouissance du sous-entendu” et de la maîtrise de l'implicite que Miller rapproche avec raison de la rhétorique d'un Le Pen. Il est bien tard pour manifester une telle approche, bien plus satisfaisante que la compilation d'extraits télévisés. Au moins pourra-t-on se réjouir que les vidéos de campagne finissent leur trajectoire par ce retour à la raison, au lieu de sombrer dans le sordide, ainsi que l'avaient pronostiqué quelques Cassandre en mal d'inspiration.

Analyses des vidéos de campagne publiées sur ARHV et le Vidéomètre: