Au-delà de son message explicite, cette réaction témoigne d'un symptôme particulier: la corrélation étroite, contradictoire et symétrique entre les indications des sondages et le point de vue de la blogosphère, reliés à la façon des plateaux d'une balance. Cette notation capture un des traits frappants de cette campagne. En raison des précédents de 2002 et de 2005, où les estimations publiées avaient à chaque fois été sévèrement démenties par les urnes, un lourd soupçon a constamment pesé sur les enquêtes d'opinion. Malgré le fait que celles-ci fournissaient depuis janvier une hiérarchie immuable et un gagnant invariable, on a vu jusqu'aux responsables des principaux instituts multiplier des précautions inédites, répéter le caractère non-prédictif des chiffres et mettre en avant le nombre des indécis. Si l'on doit en juger par le degré d'incertitude qui a régné jusqu'au soir du 22 avril, on peut en déduire que la croyance dans les sondages avait atteint son point le plus bas.

Mais le précédent de 2005 ne se limite pas au seul échec des sondeurs. Il offre la figure d'un antagonisme plus complexe. Face aux élites politiques et médiatiques, un inconnu, modeste professeur d'informatique, Etienne Chouard, réussissait, armé de son seul site internet, à faire entendre un message qui devait s'avérer in fine plus représentatif du résultat du référendum. Cette inversion des rôles des éclaireurs de l'opinion, sondeurs et médias d'un côté, blogueurs et internautes de l'autre, a été un des principaux schémas mentaux de la campagne. Avec pour conséquence une liberté imprévue. Sans doute, le web n'avait nul besoin de permission pour voir fleurir les scénarios les plus originaux, les hypothèses les plus hardies. Mais la crédibilité qui leur a été accordée résulte de cette inversion. Deux candidats au moins, Ségolène Royal à la fin 2006, François Bayrou au début de 2007, ont bénéficié directement de la dynamique de ces scénarios alternatifs d'abord testés sur le web.

Au lieu d'une campagne morne et jouée d'avance, comme celle de 2002, celle de 2007 a été passionnante, pleine de rebondissements et de péripéties, de révélations en vidéo et d'énigmes à résoudre sur les sentiers tortueux du web. Tous les blogueurs ont senti les ailes d'Alain Duhamel leur pousser dans le dos. Tous les internautes, face à "Profs: Ségolène en off", se sont sentis coiffés de l'auréole de PPDA. Suivant le modèle implicite de Chouard, tous les acteurs, jusqu'aux plus modestes, ont nourri le débat politique d'un investissement sans précédent. Cette appropriation résulte de l'affaiblissement des organes légitimes – médias et sondeurs – et du rééquilibrage au profit de la blogosphère.

Sondages et météo. La confiance retrouvée dans les sondages, qu'on a vu s'exprimer dès lundi, peut-elle modifier cet équilibre? Certains se sont étonnés de la discrétion subite de la blogosphère en début de semaine, et il est frappant de constater que le débat sur le débat Royal-Bayrou a eu lieu pour l'essentiel sur les grands médias, relayé en quasi-direct par les télévisions et les radios, débordant la réactivité habituelle du web, où le buzz est resté des plus modestes. Pressentant le danger du retour en grâce des sondeurs, Versac répondait mercredi à Hertoghe en essayant de nuancer le diagnostic.

La question de la fiabilité des sondages paraît donc nécessaire, parce qu'elle définit par contrecoup le degré de liberté et de crédibilité des interprétations et des scénarios alternatifs. Les sondeurs ont-il eu raison en 2007 là où ils avaient tort en 2005? Y-a-t'il eu une modification de l'outil permettant d'augmenter sa pertinence? On ne voit aucune raison de conclure en ce sens. Outre le gros bug de l'institut CSA, souligné par François Bayrou, qui plaçait encore vendredi dernier Le Pen en troisième position, il faut se souvenir que les enquêtes sorties des urnes du début de la soirée de dimanche, entre 18 h 30 et 20 h, fournissaient un schéma bien différent de celui qu'on a vu se développer ensuite. Même si la hiérarchie des quatre principaux candidats était respectée, les chiffres disponibles à 19 h donnaient Royal talonnant Sarkozy, à 26% contre 27%. On imagine que le déroulement de la soirée de dimanche aurait été sensiblement modifié si, au lieu de cinq points d'écart, les deux premiers candidats s'étaient retrouvés dans un mouchoir de poche. On ne comprend rien aux premières réactions exprimées après 20 h – le soupir de soulagement audible des responsables UMP et la crispation soudaine des élus PS – si l'on ignore que tel était bien le scénario pressenti quelques minutes plus tôt. Dimanche soir à 20 h, les estimations communiquées par France 2 gardaient encore une trace de ce déséquilibre, en sous-estimant d'un point et demi le score de Nicolas Sarkozy, et en surestimant d'un point celui de Le Pen.

Les 10, 11 et 16 avril, le CSA réalise trois enquêtes successives où l'on voit les trois premiers candidats varier de un à deux points de façon rigoureusement symétrique, avant de revenir finalement à leur niveau initial (Sarkozy: 27-26-27%, Royal: 25-23-25%, Bayrou: 19-21-19%). De tels écarts ne peuvent être interprétés que de deux façons. Ou bien le sondage est un outil tellement précis qu'une variation instantanée de la réaction de l'électorat d'un jour sur l'autre est instantanément et fidèlement enregistrée. Ou bien il s'agit d'un artefact produit par les incertitudes de la mesure. La méthodologie des sondages n'a pas changé depuis 2002 ou 2005. Ceux-ci mesurent donc toujours la même chose, de la même façon. Il ne sont ni plus ni moins exacts aujourd'hui qu'hier. Les enquêtes d'opinion par la méthode des quotas sont à peu près comme la météo des années 1970. Indispensables faute de mieux, mais très imprécis. Capables de cerner les tendances, mais aussi de manquer d'importantes disparités locales. Bien plus fiables qu'une grenouille dans un bocal, mais sans garantie au moment de décider si l'on prend ou non son parapluie.

L'évaluation globalement correcte des positions respectives des candidats et leur stabilité depuis plusieurs mois a une cause précise. Contrairement à la fiction complaisamment entretenue de l'indécision de l'électorat, les enquêtes elles-mêmes montrent que les choix ont été effectués largement en amont. Le premier tour de 2007 a été bien moins indécis que celui de 2002. Compte tenu des caractéristiques du scrutin, en particulier le contexte du précédent du 21 avril et l'antagonisme droite-gauche nettement marqué des deux principaux candidats, les critères de la décision relèvent des déterminations sociologiques traditionnelles beaucoup plus que de la qualité de l'information ou de la réflexion.

Internet, intensificateur de campagne. Et internet dans tout ça? A quoi a-t-il bien pu servir si l'information n'a joué qu'à la marge? Pour en juger, il faut d'abord cesser de comprendre le web et les médias comme deux adversaires. Comme j'ai déjà eu l'occasion de le dire, plus qu'un "cinquième pouvoir", le web a fourni un canal supplémentaire de la circulation d'informations, empruntant nombre des ses caractéristiques aux médias classiques et constamment en dialogue avec eux. La filière "LeMonde.fr-Dailymotion" que le Vidéomètre a permis d'établir comme l'un des plus sûrs arbitres des élégances de la campagne en fournit un symptôme évident. Pour nourrir son feuilleton quotidien, la presse a puisé à pleines mains dans le tonneau des Danaïdes du net, jouant en permanence à suralimenter le buzz. Il est donc parfaitement ridicule d'opposer télévision et vidéo en ligne, en faisant par exemple le constat que “7% des panélistes déclarent avoir vu sur le web la vidéo de Ségolène Royal plaidant pour les 35 heures au collège”, la majorité des sondés l'ayant vu sur les chaînes classiques (enquête LCI.fr). La reprise d'un contenu issu du net par la télévision deux jours à peine après sa mise en ligne offre au contraire un bon exemple de l'interaction étroite entre anciens et nouveaux médias.

Dans cette économie, internet a joué un rôle majeur – non pour délivrer une information indépendante et citoyenne, mais pour procurer à la machine médiatique un combustible toujours renouvelé, un matériel nouveau et attrayant. Il a été le "sel de la terre", autrement dit un puissant exhausteur de goût. Il n'a pas aidé les électeurs dans leur choix, mais a exacerbé les enjeux de la campagne, intensifié ses effets, renforcé ses clivages. La manifestation de cette intensification a été la surprise de ce scrutin: un taux de participation exceptionnel, qui a également profité aux deux camps.

La plupart des blogueurs ont ressenti le contrecoup de cette mobilisation inédite, à travers les commentaires rageurs que suscitait tout énoncé à caractère politique, et qui ont poussé le plus célèbre blogueur français, Loïc Le Meur, à interrompre temporairement ce dialogue. Le durcissement progressif des réactions n'était rien d'autre que la conséquence de cette modernisation du récit produite par l'interaction des nouveaux et des anciens médias. Plus tardivement touchés par cette vague, des responsables de l'UMP y ont vu une forme insupportable de “diabolisation”. A moins de fermer le robinet, il va pourtant falloir s'y faire.