La soirée électorale du premier tour s'annonçait comme un exercice particulièrement morne. Comme Lionel Jospin lui-même, les instituts de sondage, les observateurs et une bonne partie de l'électorat semblaient attendre le second tour pour trancher enfin un face-à-face programmé depuis sept ans. Rien n'avait été prévu pour affronter une situation inhabituelle. À TF1, le découpage de la soirée, programmé de longue date, ne valorise pas la période 19 h-20 h. En plaçant le journal télévisé, présenté par Claire Chazal, au beau milieu de cette tranche horaire, et compte tenu des coupures publicitaires, le lancement de la soirée électorale se limite à deux flashes de dix-sept minutes chacun, situés de part et d'autre du JT. Alors que ses collègues – David Pujadas sur France 2 ou Élise Lucet sur France 3 – occupent l'antenne sans discontinuer depuis 19 h 30, Patrick Poivre d'Arvor ne pourra reprendre la main qu'à 19 h 43, à un moment où les chaînes concurrentes ont déjà largement entamé la course au sous-entendu qui, de commentaire en reportage, laisse pressentir le résultat du scrutin. Sans importance dans l'hypothèse attendue d'un duel Chirac-Jospin, ce décalage devient une carence lorsqu'il s'agit de gérer la survenue d'un événement politique majeur. C'est probablement avec la conscience de ce handicap que le présentateur de TF1 prend la décision d'indiquer dès 18 h 59 “une énorme surprise”. Plus d'une heure avant l'annonce officielle des résultats, à un moment où Lionel Jospin lui-même n'a pas encore eu communication des tendances[4], la chaîne privée donne la primeur du ton de la soirée.

Les sondages effectués dans l'après-midi du 21 juin situaient le candidat du Front national à un niveau élevé, mais en troisième position, derrière Jacques Chirac et Lionel Jospin. Depuis 18 heures, les principaux instituts (la SOFRES pour TF1, IPSOS pour France 2, CSA pour France 3) travaillent sur la base des premiers dépouillements effectués dans les bureaux de vote ruraux. Plus fiables que les sondages "sortie des urnes", ces estimations, notamment celles effectuées dans les quelque deux cent bureaux tests, fournissent généralement une bonne anticipation des résultats nationaux[5]. Affinés en permanence jusqu'à 20 heures, ces chiffres demandent toutefois à être interprétés et corroborés: sur France 2, David Pujadas prend connaissance des premières tendances vers 18 h 50[6], mais attendra une nouvelle estimation pour se laisser glisser à son tour, lorsqu'il reprend l'antenne à 19 h 28, sur la pente du sous-entendu[7]. D'après les chiffres diffusés à 20 heures (19,8% pour Chirac, 17,4% pour Le Pen, 16% pour Jospin, d'après la SOFRES; 20% pour Chirac, 17% pour Le Pen, 16% pour Jospin, d'après IPSOS; 19,9% pour Chirac, 17,9% pour Le Pen, 16,1% pour Jospin, d'après CSA), l'écart entre Lionel Jospin et Jean-Marie Le Pen varie d'un point, pour IPSOS, à moins de deux points, pour CSA: une différence suffisamment faible pour que le souvenir du scrutin de 1995 (et du dégonflage au cours de la soirée du pourcentage de voix attribué au Front national) prescrive d'abord la prudence. La fiabilité de la tendance s'établit progressivement, entre 19 heures et 19 h 20, par la circulation et la comparaison des résultats des différents instituts, qui concordent pour placer Lionel Jospin en troisième position. Passé 19 h 30, tous les intervenants en plateau sont désormais convaincus qu'ils sont face à un séisme politique et il n'est pas jusqu'à la sobre Elise Lucet qui ne promette “de grosses surprises”. Une demi-heure plus tôt, une telle affirmation est encore une prise de risque: celles de TF1 et de LCI s'appuient sur la conviction que s'est rapidement forgé Philippe Méchet, directeur de la SOFRES, dont le commentaire à 19 heures sur TF1 est le premier à présenter des éléments d'explication (notamment une offre de candidats trop large) – pour un fait qui n'a pas encore été énoncé!

“L'espace d'une demi-heure, révèle Karl Zéro à 19 h 31 sur Canal +, nous possédons un petit avantage sur vous: nous connaissons déjà toutes les estimations de résultats. Je ne sais pas si c'est un avantage. Règle du CSA oblige , je n'ai rien le droit de vous révéler, je suis donc là pour entretenir un suspens quasi insoutenable.” L'exercice des soirées électorales place les présentateurs en délicate posture. Comme pour les précédents scrutins, les rédactions ont recours au dispositif éprouvé construit autour de l'alternance entre commentaires en plateau et duplex avec les quartiers généraux des partis: le système de ces micro-séquences a été conçu pour former un continuum flexible permettant d'intégrer, après 20 heures, les déclarations des principaux dirigeants politiques qui viennent scander l'émission de façon aléatoire. La souplesse de ce dispositif repose sur la mobilisation d'un nombre important d'acteurs et de moyens techniques, véritable vitrine de leur savoir-faire pour les chaînes – de sorte que rien n'a été imaginé pour occuper la tranche 19 h-20 h, sinon de faire tourner "à blanc" cette mécanique, dans l'attente des résultats officiels. Jamais le paradoxe de la disponibilité maximale des moyens d'une rédaction, dans un contexte d'information refusée, n'est apparu si violemment que ce 21 avril. En ouvrant une brèche dans l'interdit par le biais du sous-entendu, la réaction des professionnels relève d'un réflexe visant à amoindrir la tension provoquée par ce déséquilibre, que la situation d'exclusion hors du jeu politique traditionnel du Front national rend insupportable – en même temps qu'elle autorise à recourir à des moyens exceptionnels.

Selon la description qu'en fournit la pragmatique, le bon usage de l'implicite repose sur les compétences du destinataire[8]. Le degré d'ambiguïté des formules employées par les journalistes dépend donc pour l'essentiel du degré de culture politique de leurs auditeurs. Florilège des possibilités du sous-entendu, la soirée électorale voit se déployer un ensemble de stratégies d'énonciation plus ou moins complexes. L'expression qui fait florès tout au long de la tranche 19 h-20 h, celle de la “grande”, “grosse” ou de l'“énorme surprise” s'appuie sur la compétence logico-déductive: sachant que l'affrontement prévu était celui des deux responsables de l'exécutif, quelle autre surprise que celle d'un second tour Chirac-Le Pen est véritablement plausible? Toutefois, cette formule, parce qu'elle n'est pas exclusive d'autres hypothèses (par exemple une remontée de Jean-Pierre Chevènement, voire le passage en première position de Lionel Jospin), présente un degré d'ambiguïté élevé et demande à être précisée par des indications complémentaires.

Faisant appel à la compétence encyclopédique, une deuxième stratégie met en jeu les analyses politiques en plateau. Sur LCI, chaîne de l'information et du commentaire spécialisé, Patrick Buisson évoque à 19 h 24 “une configuration très particulière et tout à fait inédite sous la Cinquième république, sauf peut-être l'exemple de 1969.” L'allusion est transparente, à la condition de disposer d'une solide culture politique – Jérôme Jaffré se sent obligé de préciser que ce millésime renvoie au second tour opposant Georges Pompidou à Alain Poher, “c'est à dire un duel droite-droite”. À 19 h 32 sur France 3, Roland Cayrol, de l'institut CSA, livre deux éléments d'explication du fort taux d'abstention (“La gauche pourrait manquer de voix ce soir . On pourrait donc avoir une poussée extrémiste plus forte qu'on ne l'avait prévu”) qui constituent une bonne description, au conditionnel, du résultat du scrutin.

Mais ces indications cryptées ne peuvent s'adresser qu'à une minorité du public. Une formule plus télévisuelle va consister à faire parler l'ambiance des quartiers généraux, en décrivant les expressions des acteurs présents à l'occasion des duplex. Sur France 2, Jeff Wittenberg, à l'atelier de campagne du parti socialiste, évoque à 19 h 30 “des visages assez tendus, beaucoup d'appréhension”, tandis que Michael Darmon, une minute plus tard, aperçoit des “sourires entendus” au QG du Front national. Cette stratégie correspond aux attentes du téléspectateur moyen, qui cherche à discerner sur les traits de ceux qui savent la réaction qui trahira l'état de la situation. Contrairement à l'impression première, il convient toutefois de noter que les duplex ne livrent que très peu d'informations par le biais de l'image. Occupé par le corps du reporter, le cadre ne permet à aucun moment de distinguer le visage d'un militant: c'est bien le commentaire oral du journaliste qui renseigne sur l'atmosphère qui règne dans les quartiers généraux.

Au fur et à mesure que les minutes s'écoulent, la réitération de ces signes crée un réseau d'indices particulièrement dense, qui menace de faire basculer l'implicite dans l'explicite et oblige les journalistes à multiplier les contre-feux, les fausses pistes ou les dénégations. Lorsque Patrick Buisson, dès 19 h 31, se risque à évoquer Jean-Marie Le Pen “dans un rôle inédit, celui du deuxième homme de la droite et peut-être même du deuxième homme de l'élection”, Jean-François Rabilloud tempère immédiatement: “Nous en parlons bien sûr au conditionnel.” Conscient de la dynamique qui emporte l'émission, David Pujadas accumule les énoncés paradoxaux, où le rappel de la règle fonctionne comme un indicateur de l'enjeu latent autant que comme un aliment du suspense: “Si vous nous regardez depuis quelques minutes, vous avez compris qu'il est en train de se passer quelque chose . Vous comprenez aussi que nous ne pouvons pas vous en dire plus.” (19 h 51); “Ce sont des chiffres qui, à n'en pas douter, vont provoquer beaucoup de bouleversements politiques. Impossible d'en dire plus pour l'instant” (19 h 55). Cette situation d'énonciation périlleuse, qui vise à maintenir un degré acceptable d'ambiguïté, conduit à un bilan confus. L'implicite est forcément indécidable. Malgré l'accumulation d'indices, leur décodage reposant par hypothèse sur l'interprétation individuelle, il est formellement impossible de repérer un instant précis où prendrait fin l'incertitude, avant l'annonce officielle de 20 heures (notons toutefois, si l'on devait choisir un moment de bascule, que celui-ci se manifeste par l'image plutôt que par le commentaire, avec la diffusion simultanée à 19 h 53 sur France 2 et sur TF1 d'un Le Pen solennel, assis à son bureau en attendant de faire sa déclaration; quoiqu'elle ait été effectuée en clair, l'annonce des Guignols à 19 h 46 ne peut être considérée à elle seule comme irréfutable – le caractère satirique de l'émission autorisant à l'interpréter comme un canular).

À force de ne pas dire tout en disant sans l'avoir dit, les journalistes perdent sur tous les tableaux: pas assez prudents pour qu'on puisse considérer que la légalité a été respectée, comme en témoigne l'appréciation du CSA, ils sont toutefois trop précautionneux pour franchir le Rubicon de l'explicite, à la façon des Guignols – et laissent au téléspectateur une impression de pusillanimité sinon d'hypocrisie. Plus encore, en donnant libre cours, une heure durant, au jeu des sous-entendus, ils ne peuvent qu'accentuer la visibilité du fossé entre les détenteurs de l'information et le grand public. Face à l'enjeu d'une secousse politique majeure, seuls les auteurs de l'émission satirique de Canal + se sont montrés à la hauteur de l'événement, préférant au non-dit le risque d'une sanction – dont l'absence témoigne après coup qu'ils avaient correctement mesuré leur responsabilité[9].

À la décharge des acteurs, le traitement de l'événement relevait, sur la tranche 19 h-20 h, du temps réel le plus strict. En l'absence de tout moyen d'anticipation, les journalistes ont géré comme ils pouvaient une information dont ils prenaient connaissance peu ou prou en direct, faisant face dans l'improvisation à ce qu'ils ressentaient, à l'instar de la majorité des citoyens, comme un traumatisme. À cet égard, la soirée électorale du 21 avril constitue un moment de télévision rare, dont les conditions forment une extraordinaire mise à l'épreuve du direct. Le sujet du direct, explique Serge Daney, c'est la métamorphose[10]. Les émissions de la tranche 19 h-20 h s'inscrivent bel et bien dans une temporalité de l'apparition, qui joue la partition de l'attente sur le tempo de l'accélération. Mais contrairement à ce qui était programmé par le dispositif (celui de France 2, par exemple, qui voulait que les visages des deux finalistes naissent de la fusion de la mosaïque des portraits des candidats), le direct a changé de sens: le ressort de la tranche horaire n'était plus l'attente de la divulgation d'une information prévisible. Ce que nous avons vu, c'était des journalistes apprendre en temps réel à gérer les implications de la deuxième position de Le Pen[11] – et comprendre en temps réel que les règles du jeu étaient en train de changer. Compte tenu des considérables moyens techniques et humains disponibles, on peut se demander si les rédactions n'ont pas laissé passer l'occasion d'un traitement plus réactif de l'information, dont certains faux-pas donnaient l'indication[12]. Au final, illustrant à leur corps défendant les pesanteurs de la société française, entre la contrainte de la règle électorale et l'exception politique représentée par le Front national, les journalistes auront choisi de ne pas trancher. Le piège de l'implicite s'est refermé sur la soirée télévisée du 21 avril, qui restera pour cette raison un cas d'école de l'histoire médiatique, sans laisser de trace dans les annales de l'histoire politique.

Postprint. Première publication in Vincent Duclert, Christophe Prochasson, Perrine Simon-Nahum, Il s’est passé quelque chose… Le 21 avril 2002, Paris, Denoël, 2003, p. 42-49. Edition revue et augmentée (notes inédites).

Notes

[1] Toutes les citations de l'article sont effectuées à partir des enregistrements des émissions conservées par l'Inathèque.

[2] Les indications temporelles mentionnées reprennent celles figurant sur les sources de l'INA, qui respectent en principe un étalonnage GMT et présentent l'avantage de permettre une comparaison rigoureuse entre les programmes des différentes chaînes.

[3] Note du Conseil supérieur de l'audiovisuel du 30 avril 2002.

[4] Selon Denis Pingaud, c'est aux alentours de 19 h 15 que Lionel Jospin apprend de la bouche de Gérard Le Gall les chiffres qui circulent (cf. D. Pingaud, L'Impossible défaite, Paris, Seuil, 2002, p. 13. A 19 h 02, TF1 diffuse en léger différé le reportage sur l'arrivée du candidat socialiste et de son épouse, souriants, au QG de campagne. France 2 reprendra cette même séquence à 19 h 55, avec ce commentaire de Jeff Wittenberg: “Il n'avait peut-être pas les derniers chiffres.”

[5] Les responsables électoraux des principaux partis disposent de leurs propres repères grâce à certains bureaux de vote de circonscriptions stables depuis plusieurs années.

[6] Entretien avec David Pujadas réalisé le 14 février 2003.

[7] “Nous sommes repartis pour plusieurs heures, pour une émission qui s'annonce passionnante” (D. Pujadas sur France 2 à 19 h 28). A 18 h 55, Gérard Leclerc insistait dans son commentaire sur les incertitudes du second tour: l'option n'avait pas encore été retenue de faire fond sur la tendance donnant Le Pen en deuxième position.

[8] Cf. Catherine Kerbrat-Orecchioni, L'Implicite, Paris, Armand Colin, 1986.

[9] Sans conséquences concrètes, l'avertissement du CSA laisse peu de traces: interrogé sur ce point, Davis Pujadas affirme n'avoir conservé aucun souvenir (entretien cité).

[10] Cf. Serge Daney, Le Salaire du zappeur, Paris, Ramsay, 1988, p. 197.

[11] A 19 h 44 sur TF1, Patrick Poivre d'Arvor annonce par exemple la diffusion “vers 9 heures et demi, 10 heures”, du premier sondage sur l'issue du second tour.

[12] Un exemple parmi d'autres: à 19 h 50 sur France 2, Véronique Saint-Olive, en duplex du quartier général chiraquien, mange la consigne en laissant échapper qu'“ici aussi, on semble s'inquiéter d'un bon score que pourrait faire Jean-Marie Le Pen”.