Lors du référendum de 2005, une intervention qui avait marqué les esprits fut le long commentaire du projet de constitution européenne par Etienne Chouard sur son site personnel. En 2007, il semble qu'aucune contribution écrite n'occupe une position similaire. Le contexte est évidemment différent. Cela dit, la discussion des programmes des candidats a bien été proposée ou organisée sur de nombreux sites, sans pour autant soulever autant de curiosité que les messages en images qui circulent sur le net.

A deux ans d'intervalle, l'impression est celle d'un saut entre deux époques. La condition de cette évolution est d'abord d'ordre technique et économique. YouTube et Dailymotion ont été créées en février 2005. De nombreux outils de dépôt de vidéos en ligne étaient disponibles, mais ces plates-formes ont renouvelé l'offre de façon décisive. Alors que la norme JPEG assurait depuis 1992 une large diffusion aux images photographiques, le monde de la vidéo souffrait d'une jungle de formats variés, qui faisait obstacle à la lecture et à l'échange des fichiers. La solution proposée a été de réencoder systématiquement les contenus envoyés pour les diffuser en streaming empaqueté sous format Flash, compatible avec la plupart des environnements et autorisant la lecture sans sortir du navigateur. Mais surtout, ces sociétés ont choisi de rendre ce service disponible gratuitement, en prenant à leur charge les coûts logistiques élevés qu'entraîne un tel dispositif en termes de bande passante. L'augmentation du débit a ensuite accompagné progressivement le développement des plates-formes. Jusqu'à l'été 2006, l'accès à un contenu vidéo par l'intermédiaire d'une connexion haut débit d'entrée de gamme (512 ko) restait haché par de fréquentes interruptions. La situation s'est sensiblement améliorée au cours des derniers mois, au point d'autoriser un confort d'utilisation souvent proche de la télévision.

Comment évaluer les audiences des contenus proposés sur ces plates-formes? Avec une moyenne de 73 millions de visites par mois, deuxième site le plus fréquenté en France après celui de Skyrock, Dailymotion s'est imposé comme l'outil de référence, offrant une sorte de télévision parallèle à la carte, susceptible de fournir programmes de rattrapage et émissions d'information alternatives. Pour autant, les chiffres de consultation quotidienne d'un contenu particulier restent modestes: sur l'ensemble des 12.000 vidéos identifiées par le Vidéomètre comme ayant une pertinence politique, seulement 350 seront vues plus de 100 fois, et à peine une vingtaine plus de 1000 fois par jour. Comme on a pu le constater, les pics de fréquentation restent étroitement liés au signalement par un grand média, comme le Monde.fr, ce qui relativise la capacité de prescription des réseaux des blogs politiques.

Toutefois, il faut se garder de rapporter mécaniquement ces chiffres à ceux d'une émission de radio ou de télévision. La structure de la consultation sur internet diffère profondément de l'audience instantanée d'un programme de flux. D'une part, parce que la consultation d'une vidéo peut être adaptée dans le temps, ce qui suppose de prendre en compte un intervalle qui peut aller jusqu'à la semaine pour mesurer l'attractivité d'un contenu. Mais surtout, selon l'observation caractérisée par Chris Anderson dans The Long Tail, le choix des contenus par l'internaute est beaucoup plus ouvert: la mesure d'audience ne peut s'arrêter aux vidéos du haut de la liste, mais doit s'étendre y compris à celles consultées une seule fois. En prenant en compte ces deux paramètres, on obtient un chiffre pertinent de près de 2 millions de lectures, représentatif de l'audience de l'ensemble des contenus politiques sur une semaine. S'il nous manque une enquête qualitative qui permettrait de corréler cette fréquentation à des usages et d'en fournir une traduction en nombre d'internautes, l'ordre de grandeur est clairement comparable à l'audience des médias classiques. En contexte, ces chiffres témoignent d'un bassin politiquement significatif (rappelons qu'en 2002, moins de 200.000 voix séparaient le score de Lionel Jospin de celui de Jean-Marie Le Pen).

image Les contenus proposés peuvent être rangés dans trois grandes catégories: 1) les copies de programmes diffusés par la télévision ou le cinéma (ex. "Bourdieu: Royal est de droite", "Débat Sarkozy Le Pen"); 2) les documents organisés; 3) les captations d'événements, témoignages bruts peu ou pas éditorialisés (ex. "Profs: Ségolène en off", "Emeute gare du Nord"). Parmi les documents organisés, soit les contenus ayant fait l'objet d'un montage et d'un traitement éditorial, on peut distinguer: les vidéos militantes (ex. "Le vrai Sarkozy", "Greenpeace livre du maïs OGM à Sarkozy"), les vidéos satiriques ou parodiques (ex. "Social Supa Crew", "Nicolas & Ségolène – les Musclés"), enfin les témoignages éditorialisés (ex. "Création d'émeutes à gare du Nord, "La bonne blague de rachida Dati").

Les ensembles les plus importants numériquement sont les copies et les documents militants. Les catégories qui relèvent du "journalisme citoyen" proprement dit, captations ou témoignages éditorialisés, qui focalisent le plus souvent l'attention des médias, sont les groupes les moins nombreux. Le phénomène de la copie n'a pas suscité une attention soutenue. Il représente pourtant un usage des plus intéressants, dont la généralisation produit des caractères nouveaux. Compte tenu des débats sur la propriété intellectuelle lors de la discussion de la loi DAVDSI, il fallait probablement le contexte de la campagne présidentielle pour créer les conditions d'une tolérance des diffuseurs et des plates-formes envers une pratique strictement illégale. La faculté qu'elle confère de pouvoir accéder en différé, de manière simple et gratuite, à des extraits du flux télévisuel, est une composante inédite du paysage de l'information. En discutant avec mes étudiants, je m'aperçois par exemple que nombre d'entre eux n'ont pas la télévision, et se servent couramment du web pour recomposer les interventions ou les informations marquantes, indiquées par les journaux et autres sources en ligne. Cette disponibilité permet de ne rien rater ou presque des événements de la campagne. Grâce au travail de tri collaboratif des posteurs, on peut même accéder à des contenus insoupçonnés: pour ma part, c'est grâce aux sélections du Vidéomètre que j'ai par exemple découvert les interventions de Ngijol au "Grand journal" de Canal +, que j'ai cessé depuis longtemps de regarder, ou bien l'interview de Jamel par Marc-Olivier Fogiel dans "T'empêche tout le monde de dormir", émission qui n'a habituellement droit qu'à mon indifférence. Globalement, l'activité de recomposition des contenus télévisuels sous la forme de ce zapping à la carte procède d'un phénomène d'appropriation qui modifie le rapport au média comme à l'information. D'évidence, la rediffusion par les plates-formes publiques retisse une forme de lien social autour des contenus les plus consultés, qui feront alors l'objet de conversations et de commentaires.

Les vidéos à caractère satirique ou parodique forment un autre groupe guère analysé. Il s'agit pourtant de la perpétuation d'une vieille tradition de la caricature et de l'expression populaire, qui appartient de plein droit à la culture démocratique. Les grands médias laissent peu de place à cet exutoire, dont la seule représentation autorisée est proposée par les "Guignols de l'info" – qui ont cette fois complètement raté le traitement de la campagne. D'où l'on pourrait conclure qu'internet vient là encore rétablir une plus juste balance en donnant libre cours à une dimension plus souterraine. Une vision plus pessimiste associera cette forme d'expression à la vague de l'abstentionnisme et de la montée des extrêmes, qui manifestent le désaveu d'une part croissante de la population à l'encontre des formes politiques traditionnelles.

image Pourtant, ces vidéos n'ont que rarement un contenu agressif. La plupart relèvent de la pochade. Certaines n'ont aucune orientation politique marquée, comme le superbe montage consacré par Mozinor, figure du détournement en ligne, à la primaire socialiste ("Social Supa Crew", mis en ligne le 28 octobre 2006). Dans certains exemples, on perçoit clairement l'effet d'aubaine, comme dans le cas des Musclés, recyclant pour l'occasion leur "Nicolas et Marjolaine", période Dorothée (merci à Fanny pour ses indications sur ce point d'histoire). Plus qu'à ses paroles, le succès du clip doit probablement beaucoup à son illustration, qui puise largement dans le stock des affiches parodiques du graphiste Lobo (dont les photomontages font actuellement l'objet d'une plainte conjointe déposée auprès du tribunal de grande instance de Nanterre par Nicolas Sarkozy, Ségolène Royal et José Bové). Mais la constance de sa fréquentation doit aussi attirer l'attention sur le sens que véhicule la chansonnette. Le fantasme de l'association des deux principaux candidats sous la modalité du couple, autorisé par la présence d'une femme parmi les têtes d'affiche, est bien une nouveauté et un élément structurant de cette campagne, qu'exploite par exemple d'une autre façon le positionnement de François Bayrou.

Toujours côté satire, notons un dernier cas de figure intéressant, qu'on pourrait appeler le détournement d'intention. Certaines vidéos militantes rencontrent en effet un succès inattendu auprès des sympathisants du camp adverse, en raison de leur caractère ridicule ou outré. En novembre dernier, la chanson "Une rose, un projet, une femme", en faveur de Ségolène Royal, a bien fait rire ses opposants. De même, certains messages de soutien en faveur de Nicolas Sarkozy doivent leur score élevé au buzz qu'ils suscitent dans la Ségosphère, comme l'impayable Marcel Z ou les tee-shirts "I love Sarko".

Parmi ces contenus variés, l'internaute fait son choix à la carte plutôt qu'au menu. On peut en juger aux commentaires qui accompagnent de nombreuses vidéos – et qui témoignent de l'ensemble de l'éventail des réactions possibles: les logiques de consultation ne sont pas directement dépendantes des clivages partisans. Une audience élevée est généralement associée à la notion de popularité. Mais dans ce contexte, il vaut mieux parler d'attractivité. Ce qui prime est bien le contenu – ou plus exactement ce qui en est suggéré a priori par les titres, tags ou autres éléments d'information disponibles. Pour y accéder, l'internaute suivra le plus souvent un signalement effectué par un site de presse, un réseau militant, un contact personnel. La consultation directe des plates-formes grâce à leurs moteurs de recherche semble un cas de figure moins usité. Notons également la possibilité offerte par les services de vidéo en ligne de rediffuser ces contenus sur les blogs et autres sites dynamiques par l'intermédiaire d'un extrait de code. Cette consultation embedded est également un facteur d'accroissement de l'audience.

Le motif principal du recours aux vidéos en ligne reste la recherche d'une information de complément – soit que l'on ait raté la diffusion de telle ou telle intervention, soit qu'on souhaite accéder à une information plus complète, plus directe ou présentant un angle différent de celui retenu par les organes classiques. Cette demande est forte et indique simultanément l'intérêt pour la campagne et l'insatisfaction face à sa traduction dans les grands médias. Ce choix traduit aussi la confiance de l'internaute dans ses propres moyens d'interprétation des contenus proposés. En dépit du critère de validation volontiers mis en avant par les journalistes, celui-ci estime qu'il est à même de faire seul la part des choses. Plutôt que de disposer d'une information sélectionnée, validée, prémâchée, l'important est ici de se rendre compte par soi-même, de forger son propre jugement. Ce qui, en contexte, semble un usage des plus appropriés – et, n'en déplaise aux commentateurs, une belle leçon politique.

Lire aussi sur ce blog: