Sur la toile, on a vu s'affronter deux visions: celle de Thierry Crouzet, auteur du Cinquième Pouvoir, affirmant que le net modifie en profondeur la pratique de la démocratie; celle de Versac, maître de la République des blogs, minimisant au contraire l'influence des blogueurs. Aucun élément décisif n'est pour l'instant venu départager ces interprétations. Les chiffres disponibles, comme ceux de l'enquête Médiamétrie, publiée en février 2007, volontiers cités sur les blogs, n'aident pas à y voir plus clair. L'institut évalue à 28,3 millions le nombre d'internautes français au début de l'année 2007 – en comptant les personnes âgées de 11 ans et plus (pourquoi 11 ans? mon fils de neuf ans surfe déjà assidûment...), qui se sont connectés au moins une fois dans le cours du mois de janvier. Mais comment regarder une vidéo en ligne, consulter un blog, bref suivre la campagne sans une connexion haut débit? Selon Médiamétrie, le chiffre des internautes équipés de l'indispensable sésame tombe à 19,5 millions, soit un bon tiers de moins. A un tel degré de variation, ces grands chiffres peuvent-ils fournir une indication pertinente? Depuis la mise en ligne du Vidéomètre, mesure d'audience quotidienne des vidéos politiques diffusées en ligne, nous disposons d'un autre point de repère, plus proche des usages réels. Cet outil suggère un tout autre ordre de grandeur. Sur le Vidéomètre, les clips les plus regardés affichent des taux de visite situés entre 5000 et 3000 clics par jour, ce qui est parfaitement cohérent avec la consultation normale d'un blog bien fréquenté, mais reste très en-deçà des scores atteints par n'importe quelle émission de radio ou de télévision. Compte tenu de la différence des usages, ce type de mesure doit être pondéré par d'autres indicateurs, mais il nous permet de mieux percevoir la réalité de l'audience du web politique: un petit monde de spécialistes, de militants et de cyber-citoyens, un public privilégié, sensibilisé et hyper-réactif – mais assurément réduit.

Qu'à cela ne tienne, dira-t-on. Si les contenus en ligne ne concernent pas la plus large part de l'électorat, ils s'adressent à sa partie la plus politisée, qui comprend journalistes et faiseurs d'opinion: c'est ainsi qu'ils se frayent un chemin vers le grand public. Voire. Car si nous disposons effectivement de quelques exemples qui illustrent ce schéma (au premier rangs desquels la vidéo "Profs: Ségolène en off", déjà citée), il en est d'autres qui témoignent d'une incompréhension persistante des relais médiatiques à l'encontre du web. Cas d'école d'incompétence journalistique, la rumeur de manipulation des vidéos communistes n'en demeure pas moins un gimmick récurrent. Parmi les effets de l'activisme en ligne, la presse aura plus souvent souligné les "coups bas" que les aspects positifs – témoignage des préjugés tenaces des rédactions, que la dispute publique entre Daniel Schneidermann et Pierre Marcelle aura tout particulièrement illustré sur le théâtre de Libération. C'est un des éléments de bilan de la campagne: la presse n'apparaît pas encore capable de juger sereinement de l'apport du web, à la fois parce qu'elle le considère comme un concurrent illégitime et parce qu'elle en maîtrise mal les usages. À cet égard, les rédacteurs des services spécialisés "nouveaux médias" paraissent bien mieux armés que leurs collègues, mais ce traitement différentiel, alors que ces nouveaux services ne disposent pas encore de la même légitimité institutionnelle, est plus un handicap qu'un atout. Ajoutons à ce paysage le déphasage des intellectuels, subi comme une fatalité. Alors que les Etats-unis ont Chris Anderson (The Long Tail) ou John Battelle (The Search), la France a Alain Finkielkraut et Barbara Cassin. Ca n'aide pas.

Un pouvoir 4.5. Le bilan n'en comporte pas moins de nombreux éléments positifs. Parmi les recompositions auxquelles internet aura massivement contribué, celle de la pratique militante figure au premier plan. Largement employés au sein du Parti socialiste, mais aussi du PC ou encore du Mouvement pour la France de Philippe de Villiers, les outils du web 2.0 auront boosté un activisme de réseau auxquels ils sont tout particulièrement adaptés. Mais cette évolution, à laquelle les médias n'ont prêté qu'une attention distraite, est restée peu visible pour le grand public. En l'absence de liens solides avec ces groupes d'acteurs, je suis pour ma part mal situé pour décrire ces pratiques et dois me borner à attendre les enquêtes sociologiques que des collègues auront je l'espère l'idée d'entreprendre.

Il y a un autre volet à explorer: celui de l'apport du web dans la production et la circulation de l'information. Plutôt que d'un "cinquième pouvoir", il me semble plus juste de le qualifier de "pouvoir 4.5". En d'autres termes, non pas un nouveau pouvoir, indépendant des autres, mais plutôt un média parallèle, un canal de plus qui emprunte beaucoup de ses caractéristiques aux médias traditionnels. Ce qui n'est pas rien. Car ajouter un canal supplémentaire modifie sensiblement les équilibres existants. Au cours de la campagne, le web aura joué trois rôles simultanés: celui de critique des médias, celui d'un média de substitution, enfin celui d'un indicateur alternatif.

La première de ces trois fonctions est la plus évidente. Au consommateur passif de l'information, le web a non seulement substitué un consommateur réactif, mais aussi un acteur qui donne de la voix. Jamais autant que lors de la présidentielle 2007, les médias n'auront été surveillés, soupçonnés, vilipendés. En 2002, il n'y avait que l'électorat de gauche pour penser, à mots couverts, que les télévisions en avaient trop fait sur l'insécurité. Désormais, toutes les tendances politiques, jusqu'aux abstentionnistes, trouvent à redire à la construction de l'information. Ici, l'évolution est double: la critique des médias n'est pas motivée seulement par la croissance du web, mais aussi par l'affaiblissement économique et institutionnel de la presse, qui explique en partie son conformisme.

Face à cette déferlante, les médias ont souvent réagi en empruntant les formes extérieures de l'interactivité. Ainsi les journaux ont-ils reproduit sur leur version en ligne la structure article/commentaires des blogs, contredite par la séparation étanche entre les deux espaces – la cour des grands rédactionnelle restant isolée des cris de la valetaille. Pour son émission politique, "J'ai une question à vous poser", TF1 a voulu reproduire l'interlocution des forums et des chats, en restreignant la fonction du journaliste à la portion congrue. Ces expédients, faut-il le dire, n'ont guère convaincu. Les médias ont été mieux inspirés lorsque, plutôt que de mimer les formes du dialogue, ils ont réellement entendu la critique des blogs. Au coeur de l'hiver, les Enfants de Don Quichotte ont par exemple fait valoir la notion de "droit au logement opposable", docilement reprise par la presse. Ce n'est qu'après l'intervention de plusieurs juristes, au premier rang desquels Frédéric Rolin, que le discours médiatique va à son tour prendre ses distances avec l'expression.

Une information à la carte. L'apport le plus neuf a été la construction spontanée d'un canal d'information parallèle, destiné à remédier aux insuffisances du traitement médiatique, par l'intermédiaire des plate-formes de vidéos en ligne – Dailymotion ou YouTube. Reposant sur le principe du streaming et sur de puissantes architectures de serveurs, ces systèmes n'étaient pas disponibles lors des précédents scrutins. Dès l'automne, ce sont eux qui ont donné le "la" de la campagne, avec l'apparition de Bourdieu en revenant, puis la vidéo "Ségolène en off".

Guidés par les indications des blogs, des sites de presse, des listes de diffusion ou des forums, plusieurs dizaines de milliers d'internautes bénéficient chaque jour par ce canal de rediffusions d'émissions télévisées, de documents autoproduits mis en ligne par les équipes de campagne, mais aussi d'interventions parodiques, de chansonnettes ou d'enregistrements sauvages. La majeure partie de ce matériel a pour origine l'activité militante, et une bonne partie du public concerné est lui aussi drainé par les réseaux cyber-politiques. Pourtant, les effets de ce phénomène débordent largement de ce cadre.

Parmi les leçons qu'il impose, il faut compter l'échec des essais de "télévision citoyenne". Tenter de recréer sur la toile des services d'information autonomes, sur le modèle des radios libres, était un pari tentant. Ceux qui s'y sont essayé n'ont jamais trouvé leur modèle économique et se sont heurtés au libéralisme du web. Dégagé des canaux où d'autres sélectionnent l'information pour lui, l'internaute préfère désormais la carte au menu – piocher à sa guise sur Dailymotion, plutôt que de se laisser guider par un nouveau filtre.

Les web-TV n'ont pas fait la preuve de leur pertinence. A cet égard, l'échec le plus emblématique reste celui du Politic'Show. Partis en juin 2006 pour interviewer tous les candidats à la présidentielle, Nicolas Voisin et Julien Villacampa n'auront finalement réussi à accrocher à leur tableau de chasse que Le Pen, Bayrou, Voynet et Bové. Dans un billet récent, Voisin regrettait que “ni le candidat de l’UMP ni celle du PS n’ont su se libérer à temps” pour l'édition en volume des entretiens réalisés. Il est vrai que son coming out bayrouiste était entretemps venu démentir la revendication de la “démarche citoyenne et pluraliste” censée fonder le projet – finalement clôt par un livre d'entretien avec le patron de l'UDF, intitulé Confidences...

Un autre indicateur. A un moment où les sondeurs tiennent à réaffirmer l'absence de toute valeur prédictive de leurs statistiques, une autre fonction essentielle du web aura été de constituer le laboratoire des tendances en devenir. Pour un observateur attentif, un ensemble de symptômes permettait de pressentir dès le mois de janvier l'envolée de la bulle Bayrou – tout autant que d'anticiper son déclin, déjà inscrit dans l'air de la toile. Préparé par une série d'annonces et de ralliements, le climax de cette tendance aura été atteint dès le 18 février sur le web, avec deux bonnes semaines d'avance sur la presse, par un billet de Thierry Crouzet postulant la présence du candidat de l'UDF au second tour, la veille de la publication par l'Ifop du premier sondage mesurant cette hypothèse.

Une fois corroborée par les grands médias, une telle indication passe volontiers pour évidente a posteriori. Il en est d'autres qui n'ont pas encore été relevées. Pour démontrer l'intérêt des anticipations que permet l'observation du web, il faut se livrer à l'expérience du pari. Comme dans La Lettre volée, les éléments les plus décisifs se trouvent parfois sous nos yeux depuis longtemps. La plupart des internautes français ont vu le clip militant "Le vrai Sarkozy", disponible en ligne depuis le mois de juillet 2006, dupliqué à des dizaines d'exemplaires sur plusieurs plate-formes, et dont la consultation cumulée dépasse à ce jour les 2,5 millions de clics. L'auteur de la plus ancienne vidéo de campagne, le hit absolu des vidéos en ligne de l'aire francophone, est toujours anonyme: ce document n'a pas éveillé le moindre intérêt de la part de la presse, qui le cite de façon expéditive en le ramenant à un pur exercice de propagande. Pourtant, à en croire notre Vidéomètre, ce document présente une caractéristique étrange. Alors que la plupart des contenus en ligne n'atteignent le haut de leur courbe de fréquentation que pendant une durée brève, quelques semaines au maximum, "Le vrai Sarkozy" est toujours présent dans le score de tête, consulté plusieurs milliers de fois par jour neuf mois après sa mise en ligne.

Est-ce pour ses qualités cinématographiques que ce film draine la fréquentation? Il s'agit d'un document plutôt correctement réalisé, ce qui est un atout sur les plates-formes en ligne. Mais sans vouloir faire injure à son auteur, ce bref montage d'extraits télévisés n'a rien d'exceptionnel. Aujourd'hui, ce n'est plus tant son contenu que sa réception qui importe. Ce que ses spectateurs reconnaissent dans cette oeuvre, nonobstant son caractère propagandiste, c'est une image du candidat qui n'a pas cours dans les grands médias. "Le vrai Sarkozy" dit une chose simple: le candidat de l'UMP fait peur. La fréquentation de la vidéo indique que cette représentation, effacée dans les supports classiques, reste bel et bien présente pour une partie significative du public. Un candidat qui véhicule une telle image peut-il être élu? A la mesure du web, la réponse ne fait pas de doute: il n'a aucune chance. Rendez-vous dans quelques semaines pour vérifier la pertinence de cette indication – formulée à un moment où tous les sondages placent le président de l'UMP en tête du premier comme du second tour (on ne dira pas que j'ai choisi la facilité).

Edit: Traduction en portugais sur Esquerda, 31/03/2007.

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