image Sur le Washington Mall, le parc des monuments nationaux américains qui occupe le centre de la capitale, entre la Maison Blanche et le Congrès, était inauguré en 1995 un nouvel ouvrage, dédié aux vétérans de la guerre de Corée (1950-1953). Visiblement inspiré du célèbre Vietnam Memorial situé non loin de là (et d’ailleurs réalisé par le même cabinet d’architectes), celui-ci inclut dans son dispositif, outre la représentation d’une colonne en marche, un mur de granit noir de cinq cents mètres de long. Mais au lieu d’y déchiffrer les noms des soldats tombés au combat, comme sur le monument commémorant le conflit vietnamien, le visiteur est confronté ici à une constellation de visages gravés dans la pierre.

Regroupées en fonction des différents corps et services de l’armée à la manière d’un immense collage, 24.000 figures y ont été transcrites par ordinateur à partir de photographies anonymes des archives nationales. La technique utilisée produit un effet analogue à une trame d’impression: quoique le support de ces portraits n’ait rien de photographique, les myriades de petits trous criblant la surface du granit reconstituent les caractères distinctifs de l’image photo. C’est bien là l’effet souhaité. Indigne en tant que telle d’appartenir au dispositif sacramentel du mémorial, la photographie s’y trouve néanmoins citée – mobilisée pour produire l’effet pathétique de l’identification, et plus encore: vampirisée, précisément réduite à ses effets, dans une sorte d’insupportable chantage à l’émotion.

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