Rebelote ces derniers jours: Marianne, Le Monde.fr et Le Figaro.fr donnent un écho considérable à la diffusion d'une vidéo de 9 minutes intitulée "La vraie Ségolène". Cette compilation poussive du chapelet de "bourdes" mutlidiffusées sur tous les JT ces dernières semaines n'apporte rien de neuf – au contraire du "Vrai Sarkozy", un véritable petit film au montage coupant et au rythme nerveux, posté en juillet 2006, qui est aujourd'hui le numéro un absolu des consultations sur Dailymotion, totalisant 1.883.121 vues dans ses différentes versions. En ligne depuis le 30 janvier, "La vraie Ségolène" atteint aujourd'hui 47.507 vues pour cinq copies, ce qui est loin de constituer un démarrage en fanfare (à comparer avec le reportage d'Info Martinique sur le déplacement aux Antilles de Ségolène Royal, consulté 155.600 fois dans le même laps de temps). Parus deux ou trois jours après la diffusion, les articles de presse n'hésitent pourtant pas à prédire un avenir radieux au film, qualifié de “futur hit de Dailymotion” par Marianne.

Menées par le bout du nez, certaines rédactions n'ont visiblement pas jugé bon de vérifier les éléments du dossier qui leur était complaisamment fourni. Dailymotion, faut-il le rappeler, possède non seulement un compteur individuel pour chaque vidéo, mais un système de recherche très pratique, qui permet de classer les résultats d'une requête par nombre de consultations ("les plus vues"), sur diverses périodes ("aujourd'hui", "semaine, "mois", "toujours"). Il est donc extrêmement simple, en effectuant quelques recherches croisées, d'établir la hiérarchie des consultations. Au lieu de répéter bêtement que “sur Dailymotion, les films les plus vus sont ceux du Parti communiste”, les journalistes de Marianne auraient pu se rendre compte par eux-mêmes que, dans l'ordre des vidéos les plus consultées, toutes catégories confondues (url: http://www.dailymotion.com/visited):

  • la première vidéo de Ségolène Royal arrive en 8e position ("Ségolène - débat participatif - Alsace"), avec 820.053 vues depuis le 20/12/2006;
  • la première vidéo de Marie-Georges Buffet arrive en 19e position ("Droit opposable au logement"), avec 562.783 vues depuis le 03/01/2007;
  • la première vidéo "positive" de Nicolas Sarkozy arrive en ...85e position ("Voeux 2007 Nicolas Sarkozy"), avec 250.033 vues depuis le 31/12/2006 (compte non tenu de la vidéo "Le vrai Sarkozy", voir ci-dessus).

Encore plus fort: sur les 100 premières vidéos les plus regardées, si l'on ne retient que celles postées par les partisans des candidats (da93 pour Ségolène Royal, CN-PCF pour Marie-Georges Buffet, blogump pour Nicolas Sarkozy), on obtient le classement suivant:

  • 14 vidéos classées pour Ségolène Royal (sur 99 envoyées), totalisant 6.282.664 vues,
  • 6 vidéos classées pour Marie-Georges Buffet (sur 29 envoyées), totalisant 3.021.288 vues,
  • 1 vidéo classée pour Nicolas Sarkozy (sur 127 envoyées), totalisant 250.033 vues.

Résumons. Lorsqu'une vidéo est envoyée par la droite sur Dailymotion, quelques-uns des meilleurs organes de la presse indépendante saluent immédiatement cette mise en ligne d'un article, voire promettent un succès assuré, en dépit du plus élémentaire bon sens journalistique. Lorsque des vidéos envoyées par la gauche atteignent des scores historiques sur la même plate-forme, les mêmes organes accusent les partis de manipulation et de trucage, en dépit de tous les éléments factuels à leur disposition. (Si vous pensez que j'exagère, relisez une à une toutes les références citées ci-dessus – dont je conserve copie pour la postérité, il s'agit d'un cas d'école.)

L'accusation de trucage est pourtant le plus bel hommage rendu aux activistes du web: les scores qu'ils obtiennent sont si élevés que les observateurs ne peuvent tout bonnement pas y croire. C'est bien là que réside la véritable leçon politique de l'affaire. Pendant que journalistes et blogueurs cherchent sans succès à repérer les preuves des changements apportés par le web à la campagne, les chiffres de consultation de Dailymotion (dont la fréquentation a été multipliée par neuf depuis six mois) attestent qu'un système d'information parallèle s'est déjà mis en place – et que, comme d'habitude, on n'a rien remarqué.

Soupçonner le PS ou le PC de manipulation informatique témoigne qu'on ignore tout des usages qui se sont progressivement développés au sein des réseaux militants depuis l'été dernier. Un système souterrain, auxquels les grands médias n'ont jusqu'à présent pas prêté attention, est aujourd'hui pleinement opérationnel. Grâce aux listes de diffusion et à des cascades de blogs locaux, de multiples micro-réseaux enchâssés forment de puissantes caisses de résonance, qui permettent à plusieurs dizaines de milliers de sympathisants d'accéder, en l'espace d'un ou deux jours, à une information qui n'a été véhiculée par aucun organe de presse. C'est précisément parce qu'ils n'ont pu profiter des facilités d'accès aux grands médias dont bénéficient les sphères gouvernementales que les partis d'opposition ont développé ces réseaux alternatifs, auxquels les ressources de la toile confèrent des moyens inédits.

Les indications fournies par Dailymotion ne sont pas que quantitatives. C'est lorsqu'on analyse au cas par cas les contenus et les situations de réception que l'on perçoit la signification de ce recours. Qu'il s'agisse d'un débat participatif en Alsace ou de la déclaration de candidature de Marie-Georges Buffet, ce n'est pas un hasard si les vidéos les plus regardées correspondent aux sujets les plus délaissés par les grands médias. A l'inverse, la moindre consultation des prises de parole de Nicolas Sarkozy suggère une bonne couverture de ses activités, qui diminue le besoin d'une information complémentaire à son sujet. Les chiffres de consultation de Dailymotion n'indiquent donc pas à proprement parler une "popularité" des contenus. Ils signalent plutôt un déficit d'information par les canaux classiques et permettent de situer avec précision les point aveugles d'une demande inassouvie.

Grâce à ces chiffres, on peut affirmer qu'il existe aujourd'hui en France deux systèmes d'information parallèles, aux caractéristiques complémentaires et en partie antagonistes. Face à la superficialité du traitement médiatique de la campagne qui a marqué les dernières semaines, la demande exaspérée d'une information politique de fond s'est adressée ailleurs. Pour prendre la mesure de la modification du paysage, qu'il suffise de rappeler les règles strictes auxquelles la communication politique est astreinte en période de campagne – alors que nul CSA ne viendra contrôler le bouillonnement des canaux parallèles. Une telle situation est totalement nouvelle dans la période récente. Nul n'est aujourd'hui capable d'anticiper les conséquences de cette fracture.

A noter: Les chiffres retenus pour les comptages ont été répertoriés le 05/02/2007 entre 19h et 19h30.

Références presse

Références vidéos

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