On se gardera de traduire mécaniquement ce résultat en termes de côte d'amour ou de bulletins de vote. Mais l'analyse de ces chiffres peut fournir d'autres indications. En premier lieu, on constate que le public de Dailymotion n'est pas constitué que d'amateurs de lourdes blagues: les 41.737 vues totalisées par les différentes versions du canular de Gérald Dahan font pâle figure face aux 270.483 vues du très sérieux reportage militant "Ségolène - Face au logement" à Roubaix, pour la même période. Il semble peu probant d'expliquer ces bons scores par le seul public des sympathisants socialistes – auquel cas on aboutirait à la conclusion qu'ils sont nettement plus nombreux que ceux du camp adverse!

Il y a d'autres paramètres à prendre en compte. Une enquête sur le "bruit médiatique" publiée hier par Le Monde révélait que l'exposition de Nicolas Sarkozy avait été supérieure de plus d'un tiers à celle de sa concurrente en 2006. Le succès rencontré par les vidéos informatives ou les déclarations de la candidate sur Dailymotion s'explique visiblement par un déficit d'information sur les autres canaux. Le fait que la séquence la plus consultée soit l'enregistrement d'un débat participatif à Strasbourg (816.536 vues) en apporte une confirmation parmi d'autres. De même, on observera que le reportage d'Info Martinique qui présente le déplacement de la candidate de façon plus détaillée que les JT nationaux, a déjà été vu 155.600 fois depuis le 28 janvier. On peut comparer ces chiffres avec le nombre de consultations du discours d'intronisation de Nicolas Sarkozy, "Ensemble tout devient possible": 7400 depuis le 14 janvier.

A l'évidence, les adhérents de l'UMP ne sont pas familiers de Dailymotion. Pourquoi le seraient-ils, puisque les vidéos officielles de leur candidat ne sont pas diffusées prioritairement par ce canal, mais par son propre site de campagne? Celui-ci ne fournit pas les mêmes indications chiffrées que la plate-forme publique. Toutefois, on peut se faire une idée de sa fréquentation par d'autres moyens. Sur la page des réponses de Google à la requête "Sarkozy", son site n'arrive qu'en 9e position, loin derrière l'article que lui consacre l'encyclopédie en ligne Wikipédia ou encore le Sarkozy blog, site militant officieux. Alors que ce dernier est crédité d'un pagerank de 5, le site Sarkozy.fr n'est coté qu'à 3, ce qui est incontestablement un médiocre résultat pour le support officiel du ministre-candidat-chef du parti majoritaire.

Comme le révélait récemment Nicolas Voisin, internet n'est pas au coeur des préoccupations de Sarkozy. Ce qui semble en adéquation avec les comportements de ses partisans, qui ne profitent guère des facilités du réseau. Au PS, qui vise un public plus jeune et plus sensible aux nouvelles technologies, un effort tout particulier est au contraire accordé à la mise en valeur et à l'exploitation des formes alternatives de l'information (voir ci-dessus la mosaïque des flux vidéos de Ségolène Royal, script exportable sur "Désirs d'avenir"). Les chiffres de consultation sur Dailymotion offrent un outil supplémentaire pour analyser les caractéristiques sociologiques des différents électorats. Ils permettent aussi d'affiner l'observation générale selon laquelle internet “bouleverse la politique” (Thierry Crouzet), ce qui semble plus pertinent pour certains publics que pour d'autres.

Selon les grands médias, le mois de janvier aura été marqué par le "sacre" de l'un, le "trou d'air" de l'autre. Sur internet, des données objectives accessibles à tous fournissent d'autres éléments, posent d'autres questions et suggèrent d'autres pistes. Et procurent à tous ceux qui se demandent ce que le web peut apporter à la campagne une réponse aussi simple que concrète.

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