Dès le départ, le projet est ambitieux et sans concessions. “Sur le web, tout le monde est persuadé qu'il faut des programmes courts, nous on voulait des interviews longues. Tout le monde pense qu'une vidéo en ligne doit être faite avec un téléphone portable, nous on voulait de la TVHD, du montage et des productions léchées.” Réalisés avec deux caméras haute définition, les entretiens sont en effet présentés dans un cadre soigneusement élaboré, dont la présentation connote un environnement professionnel. Associé au choix de montrer les entretiens dans leur intégralité, celui de la longue durée contredit délibérément les usages télévisuels. L'absence de modèle économique représente une contrainte lourde, mais garantit aussi la plus grande liberté éditoriale.

Le site est ouvert en juin 2006. La plupart des candidats sont contactés. François Bayrou et Alain Juppé sont les premiers à refuser. Michèle Alliot-Marie, Dominique Strauss-Khan, José Bové, Ségolène Royal, Nicolas Sarkozy (ou leurs cabinets) donnent des réponses dilatoires, sans s'engager. C'est finalement Jean-Marie Le Pen qui ouvrira le bal, avec une interview symboliquement diffusée le 14 juillet. Cet entretien a d'abord fait hésiter Voisin et Villacampa, conscients du danger de plomber leur entreprise par une telle entrée en matière. C'est finalement la cohérence citoyenne qui fait pencher la balance: dès lors que le projet est d'interviewer tous les candidats, il n'y a aucune raison de ne pas donner la parole à Le Pen. En outre, il paraît significatif que deux citoyens lambda demandant à rencontrer leurs représentants trouvent comme premier interlocuteur le leader du Front national.

Cette première production, au coeur de l'été, ne provoque guère de remous. A peine discutée au sein du cercle de la République des blogs, elle ne fait l'objet d'aucune mention dans la presse. Elle témoigne toutefois d'un savoir-faire et confère à ses auteurs une crédibilité qui leur permet de passer à l'étape suivante. C'est l'interview de François Bayrou, réalisée le 21 octobre 2006, qui donne le véritable coup d'envoi médiatique du Politic'Show.

image En juin, le patron de l'UDF avait décliné l'invitation. Les circonstances qui l'amènent à changer d'avis sont significatives. Amené par Thierry Crouzet (qui rédige alors Le Cinquième Pouvoir, cf. p. 125-129) au deuxième rendez-vous de la République des blogs organisé par Versac le 27 septembre, il y est alors convaincu de se soumettre à l'exercice. Une nouvelle ambiance caresse la blogosphère dans le sens du poil: les grands médias, qui ont fait leur rentrée et poussent au démarrage de la campagne présidentielle, sont désormais persuadés que “c'est sur le net que ça va se passer”. En outre, le candidat centriste, qui a dénoncé début septembre sur TF1 la collusion des médias avec les puissances d'argent, a pu constater la réception positive de ce message dans l'opinion. S'exprimer sur une webTV constitue une option cohérente, sinon une aubaine, par rapport à sa stratégie du moment.

L'interview de Le Pen avait duré une heure et s'était interrompue brutalement. Programmé pour une durée équivalente, l'entretien avec Bayrou va finalement s'étendre sur deux heures et demie. Sa tonalité est bien différente. Alors que les gros plans de Villacampa (grand amateur de westerns spaghetti) semblaient s'égarer sur le visage figé du vieillard, ses zooms insistants viennent cueillir les changements d'expression d'un candidat alerte et concentré, à la répartie prompte et enclin à la confidence. Dès les premières minutes de l'entretien, tout a changé. Les habitués des grands-messes politico-médiatiques et de leur cortège de conventions ont la surprise de découvrir un candidat à la présidentielle attablé derrière un ordinateur portable dernier cri – un MacBook allumé dont le logo a été masqué (cette concession aux conventions de la télévision commerciale est d'ailleurs à mon avis une erreur du point de vue du témoignage historique). La discussion qui s'engage sur sa biographie, dont Voisin a tiré les rudiments sur Wikipédia, dévie sur les usages de l'encyclopédie collaborative, que Bayrou consulte et dont il maîtrise visiblement la logique. Tout au long de l'entretien, on entendra les "pings" signalant l'arrivée des e-mails sur la messagerie du candidat, qu'il consulte parfois distraitement. Ce rapport naturel à cet outil symbolise l'ensemble des décalages que produit l'entretien. Depuis le "mulot" de Chirac, on s'est habitué à ce que l'ordinateur soit pour l'homo politicus moyen un sujet de discours – mais certainement pas un véritable objet usuel, comme il l'est pour une majeure partie de la population. Malgré la multiplication des blogs politiques, le simple citoyen a toujours le soupçon que l'expression des personnalités est tributaire d'une série d'intermédiaires qui ont pavé le chemin à leur place. Soit tout le contraire de l'esprit web 2.0. Voir un homme politique surfer réellement sur le net était une première – un signe de connivence immédiatement compris et apprécié par la communauté des blogueurs.

La force de l'entretien réside évidemment dans ce qu'apporte la durée. Frappé d'illégitimité a priori par les décideurs du marketing médiatique, le temps réservé à l'expression politique n'avait fait que se restreindre, se disperser ou se diluer dans la période récente. Or, la vidéo le démontre: c'était le raccourcissement de la parole politique qui avait fini par la rendre ennuyeuse et peu crédible, quand sa présentation au long préserve sa complexité, éloigne de la langue de bois et, en redonnant un contenu aux programmes et une perspective aux projets, leur confère un caractère souvent passionnant. La durée installe en outre une relation différente au politique, par définition plus attentive et plus respectueuse de l'expression comme de la personnalité des candidats. A un moment où les formes traditionnelles de la communication politique semblent perdre de leur efficacité, cette proposition a tout pour intéresser non seulement les internautes, mais les journalistes spécialisés, qui accordent toute leur attention à cette expérience (on en trouve une confirmation exemplaire avec la vidéo d'Angers, repérée par une journaliste du Monde.fr sur le blog de Nicolas Voisin moins de dix jours après la mise en ligne de l'entretien du Politic'Show).

image Pour la première fois en France, la démonstration est faite qu'avec des moyens réduits, des blogueurs dépourvus de toute infrastructure comme de tout soutien financier peuvent réaliser et diffuser gratuitement une émission qui rivalise en qualité avec les meilleures productions télévisuelles. Un nouveau média est né, qui contribue par son exercice même à redéfinir le rapport au politique. “Jamais de simples citoyens n'avaient pu venir frapper à la porte de présidentiables”, explique Nicolas Voisin, soulignant la capacité d'action que confère la pratique du web. “Ce qui se joue sur le web, c'est l'aptitude à comprendre la société en train de changer.”

Ce constat permet de nuancer l'opinion répandue d'une crise du politique. Mais Voisin et Villacampa restent critiques sur le rôle des médias, peu intéressés par le fond du débat, qui tendent aujourd'hui à instrumentaliser la blogosphère. Comme l'a encore montré récemment l'épisode de la SCI la Sapinière, ce sont toujours les grands médias qui contrôlent l'agenda du buzz. Autant qu'on puisse en juger, s'il doit “se passer des choses sur le net”, ce qu'en retiendront les éditorialistes ne sera vraisemblablement pas les éléments de positive campaign.

Le séminaire se conclut par l'évocation de la production documentaire "La politique (de) demain", diffusée le 22 décembre en manière de cadeau de Noël. Réunissant plusieurs jeunes représentants de partis politiques autour d'un dîner-débat, cette tentative ambitieuse s'est soldée par un échec. De l'aveu même des auteurs, “il n'en ressort rien en termes de fond”. Reste une capacité d'expérimentation, que cet essai vient illustrer jusque dans son insuccès. Soumise à la critique – que les commentaires de leur blog leur apportent avec régularité – une telle expérience est susceptible d'alimenter à son tour de nouvelles recherches, de nouveaux projets. Voisin et Villacampa en fourmillent pour le présent et le futur: “Le Politic'Show est un laboratoire de la télé de demain.” Au programme des prochaines semaines, les enregistrements de Nicolas Hulot, Ségolène Royal, Nicolas Sarkozy... L'aventure ne fait que commencer.

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