Notes sur l'index (remake)
Par André Gunthert, mercredi 10 janvier 2007 à 08:34 (1433 vues, permalink, rss co) :: Notes
Dans le dernier essai de l'ouvrage Le Photographique, consacré à l'émission d'Agnès Varda, "Une minute pour une image" (FR3, 1983), Rosalind Krauss notait la propension des spectateurs de photographies à en réduire le commentaire à la formule: "C'est..." – et concluait à la justesse de la thèse de Bourdieu: le jugement photographique le plus commun ne porte pas sur la valeur mais sur l'identité
[1].
Dans l'émission de Varda, le commentaire était off. S'il avait été illustré, il y a fort à parier que Rosalind Krauss aurait pu y voir l'image du geste qui accompagne le "c'est...": l'index pointé. L'indicateur qui renvoie à la chose, le shifter par excellence, le "Ta, da ça" de Barthes – le même index que celui autour duquel est construit le fameux article "Notes sur l'index"[2]. Le même, sauf qu'elle ne le voit pas. L'indice de la sémiotique et le doigt de chair restent dans deux mondes séparés.
Hier après-midi, consultation du fonds privé chez les V... Alors qu'ils ne parlent que de l'oeuvre du père disparu, célèbre metteur en scène, alors qu'ils préparent une exposition sur ses portraits, autour de la table, où on été étalées les vieilles photos de famille, on ne discute que d'une chose: là, c'est tout à fait toi; là, c'est Jeanne – l'énigme des visages, la grande question de la ressemblance familiale. C'est ton père tout craché. Et on joint le geste à la parole, index pointé. A cet instant, comme chez Varda, il n'y a plus de photographie, plus d'interface, on est en direct. Pure transparence. Jeu des sept familles, qui veut le visage de papa? le sourire de maman? C'est tout moi. L'index est le doigt.
Le jeu qui se manifeste là est cependant plus complexe que le rapport à l'identique pointé par Bourdieu. Ce qui se passe concerne bien l'identité – mais pas celle de l'égalité entre deux expressions. Cette identité est plutôt celle du: "Qui suis-je?" Non pas le "Ta, da ça", mais le stade du miroir. Le jeu fondamental de la photo familiale. Auquel on a tous joué. A qui je ressemble? Mon histoire, mes origines, l'écriture mystérieuse de ma destinée, aurai-je les cheveux qui tombent ou des prédispositions à une maladie cardio-vasculaire? Dans la photo, qui inscrit cette ressemblance, gît le programme de cette histoire. Une vérité de l'ordre de l'astrologie, de la prédiction. L'expression la plus directe et la plus visible de la relation intime, puissante et mystérieuse qui me lie à ma parentèle et ma fratrie. Ce qui me définit, ce que je peux attendre, l'énigme de mon identité. Ce que je suis. Que je peux montrer du doigt. Cet index-là n'est pas idiot, ce n'est pas juste l'index du même, ceci est cela. Cet index-là touche du doigt le profond mystère des origines et du devenir que toute famille programme et réalise. Moi, j'appellerais ça: l'objectivation de la subjectivité – la désignation de ce qui fait le sujet, petite opération de magie quotidienne. Ceci n'est pas une pipe. Ce serait plutôt: Ecce homo, ou encore: me voilà!
Tags: archives, histoire photo, portrait
Commentaires
Aucun commentaire pour le moment.
Ajouter un commentaire
Les commentaires pour ce billet sont fermés.