Le jeu qui se manifeste là est cependant plus complexe que le rapport à l'identique pointé par Bourdieu. Ce qui se passe concerne bien l'identité – mais pas celle de l'égalité entre deux expressions. Cette identité est plutôt celle du: "Qui suis-je?" Non pas le "Ta, da ça", mais le stade du miroir. Le jeu fondamental de la photo familiale. Auquel on a tous joué. A qui je ressemble? Mon histoire, mes origines, l'écriture mystérieuse de ma destinée, aurai-je les cheveux qui tombent ou des prédispositions à une maladie cardio-vasculaire? Dans la photo, qui inscrit cette ressemblance, gît le programme de cette histoire. Une vérité de l'ordre de l'astrologie, de la prédiction. L'expression la plus directe et la plus visible de la relation intime, puissante et mystérieuse qui me lie à ma parentèle et ma fratrie. Ce qui me définit, ce que je peux attendre, l'énigme de mon identité. Ce que je suis. Que je peux montrer du doigt. Cet index-là n'est pas idiot, ce n'est pas juste l'index du même, ceci est cela. Cet index-là touche du doigt le profond mystère des origines et du devenir que toute famille programme et réalise. Moi, j'appellerais ça: l'objectivation de la subjectivité – la désignation de ce qui fait le sujet, petite opération de magie quotidienne. Ceci n'est pas une pipe. Ce serait plutôt: Ecce homo, ou encore: me voilà!

Notes

[1] R. Krauss, "Note sur la photographie et le simulacre", Le Photographique. Pour une théorie des écarts, Paris, Macula, 1990, p. 212

[2] R. Krauss, "Notes sur l'index", L'originalité de l'avant-garde et autres mythes modernistes, Paris, Macula, 1993, p. 65-91.