Deux mots d'explication. Le CNL est un magnifique outil de distribution de bourses et de subventions diverses dans les secteurs de l'édition, de la librairie et des bibliothèques. Cette institution qui a un rôle crucial dans la vie du livre en France est une illustration de ce que la puissance publique a de meilleur. Reposant sur un système de commissions de spécialistes qui se réunissent trois fois l'an, il fournit une aide éclairée indispensable au bon équilibre du secteur. L'aide au revues est un volet particulièrement significatif, compte tenu de l'économie fragile dont dépendent ces organes. En 2005, le CNL a subventionné 480 revues pour un montant d'environ 1,5 millions d'euros (7,5% du total des aides attribuées, qui s'élève à plus de 20 millions d'euros). La plupart des revues françaises, y compris les plus importantes, ont jusqu'à présent bénéficié de façon régulière de l'aide du CNL, pour des montants conséquents, par exemple en 2005: 1895 (6000 €), Actes de la recherche en sciences sociales (5000 €), Critique (7600 €), Esprit (10700 €), Etudes photographiques (6500 €), Histoire de l'art (4000 €), Positif (6000 €), La Revue d'esthétique (6000 €), Romantisme (3500 €), Le Temps des médias (3600 €), Théâtre/Public (10000 €), Trafic (8000 €), Vingtième Siècle (8000 €), etc.

Faudra-t-il désormais conjuguer ce constat au passé? L'épidémie de rationalisation qui a déjà fait des ravages ailleurs a désormais atteint la rue de Verneuil. Depuis la publication en 2004 de l'enquête bibliométrique du CNRS, qui préludait à l'abandon d'un tiers des revues auparavant subventionnées par le navire amiral de la recherche française, les éditeurs ont appris à considérer ces soi-disant études comme autant de signes avant-coureurs de restrictions drastiques. A la demande de l'inévitable Renaud Donnedieu de Vabres, une "grande enquête sur l’avenir du secteur" a été commandée à la direction du Livre. La publication en avril 2006 du rapport Barluet, suggestivement intitulé: "Les revues françaises aujourd’hui: entre désir et dérives, une identité à retrouver", entonnait clairement les trompettes du grand ménage.

Dès sa première phrase (Les revues françaises ne seraient-elles plus aujourd’hui que d’obscurs objets de plaisir?), ce rapport à charge élaborait un diagnostic extrêmement discutable – et malheureusement très peu discuté. Mais les critères retenus par la direction du CNL vont largement au-delà des préconisations déjà sévères du texte. L'éviction définitive des revues scientifiques éditées par des presses universitaires ou des centres de recherche, déjà évoquée ici, était attendue. Cette décision qui renvoie le CNRS et plus généralement la direction de la Recherche à ses responsabilités en matière de publication savante a fait bondir dans les milieux académiques. Ce n'est pourtant pas la pire. En observant à juste titre que les aides au revues du CNL leur permettent de vivre plutôt que de se développer, Sophie Barluet recommandait de réserver l'aide régulière du CNL aux revues qui en avaient réellement besoin, et de n'attribuer aux organes présentant un budget à l'équilibre que des subventions ponctuelles sur projet. En abandonnant le système de l'aide au fonctionnement pour une aide exclusive au développement, le CNL étend désormais cette logique à l'ensemble du paysage. Au lieu d'une subvention régulièrement reconduite, calculée sur les frais de fabrication et de diffusion, les nouveaux critères définissent une aide ponctuelle sur projet, dont le total ne pourra en principe pas dépasser un tiers du montant dudit projet. Cette aide pourra être attribuée sur un, deux ou trois ans, période après laquelle la revue bénéficiaire devra attendre trois ans avant de présenter une nouvelle demande.

La proie pour l'ombre. Qu'est-ce qu'un "projet de développement" pour une revue? Sont pris en compte la participation à un salon, la diffusion de plaquettes de présentation ou la réalisation de mailings. Plus sérieusement, des projets lourds comme l'organisation d'un colloque ou le passage à une illustration intégralement en couleurs (les projets de numérisation font l'objet d'une aide spécifique), susceptibles d'ouvrir à des aides substantielles, constituent évidemment des opérations ponctuelles que seules les revues en bonne santé pourront se permettre, puisqu'elles devront assumer seules les deux autres tiers des dépenses. La curieuse mention en principe semble indiquer que le CNL se donne une marge d'appréciation pour observer l'application de ces nouvelles règles. Il n'en reste pas moins que l'abandon de toute subvention de fonctionnement comme la perspective d'avoir à se passer de toute aide pendant trois ans représentent une barrière insurmontable pour la majorité des revues, et la promesse d'une hécatombe. Dans ce système, seules les publications les plus riches auront une chance de survivre, seuls les organes n'ayant pas besoin d'une aide se la verront octroyer. La piétaille des revues petites et moyennes est priée d'aller se faire voir sur internet, ce nouveau cimetière de l'édition. Les plus malins créeront de nouveaux périodiques tous les trois ans, pour se plier aux conditions d'attribution des aides. Celles-ci auront en outre pour effet de détricoter ce que l'institution avait de meilleur: l'appréciation indépendante des commissions de spécialistes. La multiplication et le durcissement des critères amoindrit le rôle des commissions, qui n'auront plus qu'à vérifier si les demandes entrent dans les cases, alors que la gestion proprement dite de l'aide sera régie par des "contrats d'objectifs" établis et contrôlés par l'administration du CNL.