image Il faut retenir en bonne place le grossier trucage par Adnan Hajj d'une photographie de Beyrouth (5 août). Image étonnante, elle aussi, par sa maladresse si visible, qui transmet deux messages. D'abord, un démenti cinglant aux partisans de la "parenthèse indicielle", qui voulaient que l'image numérique fasse sortir la photographie du régime de l'authenticité. L'exclusion par Reuters et le mépris unanime qui ont accueilli cette manipulation ont fourni la plus éclatante démonstration que, numérique ou pas, la photographie d'information reste soumise aux mêmes règles du jeu, et qu'il n'est pas question d'admettre le moindre accroc au système de la crédibilité sur laquelle elle repose. Cette image a aussi révélé avec brutalité les dérives industrielles de la production de l'information visuelle et ses motivations bassement économiques. Cette réalité bien visible lorsqu'on feuillette un magazine people reste une vérité qu'on préfère oublier dans le contexte "noble" du reportage de guerre. Une bonne leçon.

image La quatrième photographie n'est pas, comme les trois premières, une image connue de tous qui a largement défrayé la chronique. Mais c'est un des témoignages à mes yeux les plus évidents et peut-être le premier véritable exemple français de "journalisme citoyen" (je m'abstiens ici de toute discussion sur cette notion par ailleurs controversée). Je m'en souviens comme si c'était hier: c'était un samedi matin, j'apprenais par la radio que la Sorbonne avait été évacuée dans la nuit (11 mars). Où apercevoir cette actualité dont ne traitaient évidemment pas encore les quotidiens du matin, sans attendre les journaux télévisés de la mi-journée? C'est bien sûr sur Flickr que, en, tapant le tag "CPE", je pus me rendre compte de mes propres yeux de l'ampleur des événements de la nuit, grâce à un témoin direct qui avait eu la bonne idée de mettre ses photos en ligne.

image La cinquième photographie est elle aussi issue du contexte du mouvement anti-CPE, qui a touché directement l'établissement où j'enseigne, l'EHESS, par une occupation longue de plusieurs jours, dont j'ai rendu compte du mieux que j'ai pu (20-24 mars). Cette image m'a été envoyée par un étudiant pour témoigner de la complexité d'un mouvement incontrôlé et incontrôlable, qui comportait une forte composante émotionnelle et affective. Dans sa fonction classique d'attestation, cette photographie de la lettre de deux étudiantes à leur vieux professeur, Condominas, jetée comme une bouteille à la mer pour s'excuser du saccage de son bureau, m'a touché (ce courrier avait disparu le vendredi matin lorsque j'ai effectué ma première visite des lieux, seule l'image en atteste). Un témoignage singulier, fragile, unique – et une excellente démonstration des usages et capacités du médium.

Cinq images pour 2006. D'autres sélections sont possibles (bienvenues en commentaire). J'ai retenu ces images car elles comportent toutes une forte dimension de surprise. Ce n'est pas par leurs qualités formelles qu'elles se sont inscrites dans ma mémoire. Elles n'appartiennent pas à l'art. Mais elles ont toutes une histoire et une forte dépendance à un contexte dont elles ne peuvent être extraites sans perdre toute signification. A l'exception de la première, diffusée par la télévision, j'ai eu connaissance de ces images par internet – aucune par un journal papier. En attendant mieux, voilà de quoi méditer sur les déplacements en cours du paysage visuel – déplacements dont ce blog essaie de tenir fidèlement la chronique.

Avec tous mes voeux pour une année 2007 riche en surprises et en rebondissements!