image C'est à la page suivante qu'Yvonne, en réponse aux pensées profondes de son amie intime, inscrit pour la première fois ses propres mots: Tell the Truth. Elle sait l'anglais, en est fière, peut-être joue-t-elle au lawn tennis, ce jeu nouveau en vogue dans les familles de la bonne société. Elle signe de son nom, Yvonne, car elle est l'invitée. Et le jeu se poursuit, page de gauche, page de droite. À gauche, l'anonyme veut montrer elle aussi ses aptitudes linguistiques. Voici de l'allemand: Die Liebe zu Gott heisst Charitas. Wer Liebe hatt, der trägt kein Hass, écrit-elle. Soit. Page de droite: une citation de Lacordaire, entourée de trois papillons. Puis retour au dessin, toujours Yvonne, talentueuse. En face, la page de gauche est vide, son amie reste coite.

Et puis tout à fait autre chose. Page suivante, toujours accompagnées par l'encadrement floral, deux photographies – deux tirages contact de plaques 6 x 6 cm, un petit format à l'époque, deux groupes en forêt, on s'amuse, prise de vues d'amateur. Le temps a passé, la légende le dit: Vacances de 1896. Sept ans se sont écoulés, en silence. Sept ans, c'est long, l'anonyme est-elle toujours la propriétaire du cahier? Est-ce elle qui figure sur les photos, ou bien elle qui les prend? On ne va pas tarder à le savoir.

image Quelques pages plus loin, on retrouve l'écriture déjà familière d'Yvonne. Nous sommes le 23 mai 1897. Les motifs à coller ont disparu. La vie n'est qu'une guirlande de fleurs où les roses sont rares et les chardons communs. Au sortir des rêves chimériques, espérance qui fait vivre, la réalité se fait sentir plus dure encore (...), désillusionnée de tout, rien n'est plus précieux que de croire pourtant à la bonne et sincère amitié. En dessous, une photographie instantanée de deux jeunes filles d'une quinzaine d'années.

Du cahier de pensées à l'album, par le dialogue qu'il admet entre les deux amies, mais aussi entre texte et photographies, et peut-être plus encore par la versatilité à laquelle il se prête, le carnet intime devient ici un laboratoire de liaisons que notre temps continue d'explorer. Une sorte d'ancêtre du blog, avec ses emprunts, ses commentaires, ses illustrations - et quelques papillons.